[Perrault, Charles]. Recueil de Pièces curieuses et nouvelles, Tant en Prose qu’en Vers. Tome I seul (sur 5). La Haye, Chez Adrian Moetjens, 1694. Six parties reliées en 1 volume. Titres à la marque d’Adrian Moetjens. Demi-vélin à coins (reliure du 18e siècle). Titre, 3 ff. n. ch., 698 p., 5 ff. n. ch. Pagination continue. 72×137 mm. Plats de la reliure frottés, vélin terni, titre inscrit à la main, en partie effacé. Trace d’encre sur la tranche. Un très petit manque de papier p. 551, une déchirure sans manque au milieu de la p. 55. Brunet, Supplément II, 417

2000 euros

Cette célèbre contrefaçon hollandaise se décline en cinq tomes formés chacun de six livraisons ou parties, parues séparément. La dernière porte la date 1701. L’ensemble contient de nombreux textes d’auteurs tels que Despréaux, Pavillon, Madame Deshoulières, mais il est surtout connu pour livrer l’intégralité des contes de Charles Perrault. Ceux en vers (Peau d’asne, Les Souhaits ridicules et Griselidis) figurent dans notre volume. Ceux en prose sont dans le dernier, dont nous ne disposons pas. On a longtemps cru que celui-ci constituait l’originale de ces contes, mais aujourd’hui, l’opinion qui prévaut est que l’édition Barbin (1697) est la première.

Les six livraisons de notre tome parurent dès le début de 1694, à raison d’une par mois. En particulier, Peau d’asne et Les Souhaits ridicules furent publiés en janvier, et Griselidis, en mars.

La date très précoce de janvier laisse penser que la publication de Peau d’asne par Moetjens est probablement antérieure à celles chez Coignard, la même année (l’édition séparée et le recueil où il est réuni aux deux autres contes en vers. Ces deux versions dont nous ne connaissons pas l’ordre de parution sont a priori identiques, comme dans le cas de Griselidis). Cette antériorité conférerait le cas échéant un statut très intéressant au recueil Moetjens : celui de première édition accessible de Peau d’asne. Rappelons à ce sujet que l’originale de ce conte a été publiée en 1693 et non pas en 1694 dans le recueil Coignard, et qu’elle est absolument introuvable sur le marché ainsi que dans les institutions (voir la fiche suivante).

Quoi qu’il en soit, compte tenu des délais éditoriaux (mise en page, impression…), on peut au moins supposer que Moetjens n’a utilisé aucun de ces deux livres. Il est possible, bien sûr, que l’un ou l’autre ait précédé de peu son recueil, mais le contrefacteur a sans doute copié l’édition originale ou bien l’un des manuscrits qui, paraît-il, circulaient alors.*

Sous l’hypothèse qu’il disposait de l’originale, la comparaison de sa version et de celle du recueil Coignard permet alors d’obtenir des informations sur les éventuelles modifications opérées par Perrault en 1694. Ainsi, dans la mesure où les écarts constatés sont minimes,** l’auteur a sans doute conservé le texte de l’originale, à quelques légères modifications près, peut-être.

Précisons enfin qu’il est extrêmement difficile de se procurer l’ensemble des cinq tomes du recueil Moetjens. A notre connaissance, le seul exemplaire passé sur le marché durant les dernières décennies est celui de la vente Alde du 8 décembre 2007. Les deux derniers volumes étaient en reliure pastiche, et les titres généraux et intermédiaires, en fac-similés (lot 119). Le rédacteur de la fiche d’Alde précise qu’il n’a pu trouver que deux exemplaires complets : celui de Lachèvre, avec un tome en reliure pastiche (vente Larue, 11/02/85) et l’exemplaire du catalogue Heilbrun (cat. 20, 1962, n° 104). Cette très grande rareté s’explique sans doute par l’essoufflement de la série, après la publication en deux ans des quatre premiers tomes. Les livraisons du cinquième et dernier, où l’on trouve les contes en prose, sont parues entre 1696 et 1701 ; les tirages étaient donc certainement moins importants à la fin.

* Nous nous sommes quand-même assuré que la version Moetjens des Souhaits n’est pas celle du recueil Coignard : on lit par exemple, p. 6 de ce recueil : « Là-dessus tout au long le fait il luy raconte, et, dans le Mercure et le recueil Moetjens : et là-dessus fort au long tout le fait il luy conte. » De même, « Nous sommes riches à jamais » (p. 6) et « Nous sommes riches desormais » dans les deux autres. Moetjens a donc utilisé le Mercure Galant de novembre 1693 (ou une version manuscrite similaire). En revanche, sa version de Griselidis, en mars, est celle de l’édition séparée de 1694 ou, ce qui revient au même, celle du recueil Coignard, puisque les deux sont identiques. On lit en effet dans les deux éditions de 1691, dix lignes avant la fin du conte : « où la sage Griselde attire tous les yeux » et, dans les recueils Moetjens et Coignard de 1694 : « Où sur Griselidis se tournent tous les yeux ». Précisons aussi que le recueil Coignard semble avoir été conçu avec beaucoup de hâte, comme si Perrault, informé des contrefaçons de janvier, avait cherché à réagir au plus vite. Il est structuré de façon hétéroclite (voir la fiche suivante) et, surtout, le fait qu’il soit dépourvu de préface a pour effet de rendre incohérent le début de celle de ses rééditions : « La manière dont le public a reçu les pièces de ce recueil, à mesure qu’elles lui ont été données séparément, est une espèce d’assurance qu’elles ne lui déplairont pas en paraissant toutes ensemble ». Cette phrase n’a pas pu être conçue pour apparaître la première fois dans une réédition d’une réunion des contes, mais dans l’originale (nous ne saurions en revanche expliquer pourquoi l’auteur ne l’a pas reformulée entre-temps).

** La ligne, « Mais on s’agite vainement » [Coignard, page 17] n’existe pas chez Moetjens ; « Tombèrent tous les doux agréments » [page 32] devient « tombèrent tous les agréments » et au lieu de « Qui raconta toute l’histoire » [page 34], on trouve « Lui raconta toute l’histoire ». Notons que le mot « doux » de la page 32 est barré à la main dans l’exemplaire numérisé de la BNF.

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