Balzac (Honoré de), [Gautier (Théophile)]. La Morte amoureuse in Chronique de Paris (Nouvelle Série), IIIe année, Tome 1, 1836. N° 1 à 24 (3 janvier-27 mars), suivi de Tome II, N° 1 à 26 (31 mars-30 juin). 384 et 416 p. Sept planches, dont six de mode, en couleurs, et une lithographie en noir et blanc intitulée « La malade » (N° 7, Album de la Chronique de Paris), cette dernière encore reliée, à l’inverse des 6 autres, qui sont détachées du corps de l’ouvrage.* Demi-basane (reliure de l’époque) ; usures d’usage à la reliure (frottements, surtout aux coupes, petit manque de cuir au mors du second plat et à la pièce de titre, coins émoussés, gribouillis aux gardes et au premier contreplat). Mouillure plus ou moins apparente sur la deuxième partie de l’ouvrage, mais somme toute assez discrète, quelques froissements de papier et pliures. Bon exemplaire quoi qu’il en soit.
1600 euros
La très rare première publication de La Morte amoureuse.
La Chronique de Paris (août 1834-janvier 1838) est généralement associée avant tout à Balzac qui la dirigea de janvier à juillet 1836. Cependant, ce journal a une autre particularité remarquable, celle d’avoir livré au public, alors que l’écrivain le dirigeait, le superbe récit vampirique de Théophile Gautier, La Morte amoureuse. D’abord annoncée dans un numéro précédent sous le titre Les Amours d’une morte, cette nouvelle qui reparut trois ans après dans le recueil Une Larme du diable fait incontestablement partie des plus importants textes vampiriques du XIXe siècle, tous pays confondus.
Revenons à Balzac : en achetant fin 1835 la majeure partie des parts du journal, l’auteur de la Comédie humaine espérait être en mesure de satisfaire ses ambitions :
« “Je veux le pouvoir en France, et je l’aurai”, assure Balzac à Mme Hanska en mars 1836. Pour réaliser ce rêve prométhéen, la direction d’un journal constitue la voie royale : comme le notent ses physiologistes, la presse constitue depuis 1830 “une puissance établie. Tout se fait par les journaux, et rien ne se fait que par eux”. […] Pour conquérir cette puissance, Balzac se lance à la fin de 1835 dans l’aventure risquée de la Chronique de Paris. Le pouvoir que vise Balzac est double : c’est d’abord le pouvoir de s’exprimer en toute liberté, dans son propre journal, d’en finir avec les articles de commande et la censure infligés par les directeurs de presse. Mais en imposant sa voix, son auctoritas, Balzac vise aussi à conquérir la potestas : la direction d’un organe politique doit lui permettre de préparer sa candidature aux législatives à venir. […] » (Patricia Baudoin : « Balzac directeur de la “Chronique de Paris”. L’indépendance problématique du journal des “intelligentiels” »)
La participation des « écrivains les plus distingués de l’époque », espérée et annoncée aux lecteurs, ne fut pas au rendez-vous. Par exemple, Hugo et Sand ne collaborèrent jamais. « Par ailleurs il [Balzac] se heurtait aux résistances d’une équipe peu sûre et difficile à discipliner : “je porte à moi seul le faix” du journal “dont tous les rédacteurs sont malades” écrit-il à Louise le 7 mars et Werdet se souvient qu’on se réunissait chez lui le samedi ; chacun arrivait avec sa copie ; d’ordinaire il n’y en avait pas ; on dînait, on plaisantait, on buvait, et soudain entre onze heures et minuit s’improvisaient les articles à paraître le lendemain. Au printemps la situation comptable est vraiment alarmante. » (Alex Lascar : « Observation de la “Chronique de Paris” (janvier-juillet 1836) ») En revanche, Théophile Gautier se montra fidèle, avec plusieurs textes critiques remarquables et, bien sûr, avec La Morte amoureuse, les 23 et 26 juin. Pour sa part, Balzac dut coiffer de multiples casquettes : tout en tenant la rubrique de politique étrangère, de février à juillet, il publia des critiques littéraires, des manifestes et surtout des œuvres de fiction**.
Comme l’explique Patricia Baudoin, l’aventure fut brève. Sans entrer ici dans les détails, le romancier fit paraître son premier numéro le 3 janvier 1836 mais, dès le mois de juillet, les difficultés financières s’accumulant, il fut contraint d’abandonner et revendit ses parts à Béthune, le gérant et administrateur (également l’imprimeur sous la précédente direction). Balzac sortit de cette aventure durablement endetté. Cela ne l’empêchera pas quelques années après de renouveler l’expérience journalistique avec la Revue parisienne.
Le tirage du journal reflète ses difficultés : « déjà modeste en 1835 (autour d’un millier d’abonnés selon Béthune), [il] tombe à 400 [pour 288 abonnés] sous la direction de Balzac. »***
Ce tirage à 400 exemplaires suffit à lui seul à expliquer l’authentique rareté de cette publication, cela d’autant plus que les périodiques n’avaient pas nécessairement vocation à être conservés.
Aucun numéro de la revue, toutes années confondues, dans la collection d’André Vasseur, dispersée chez Ader les 1er et 2 mars 2023 (Revues Littéraires des XIXe et XXe siècles). Absente également (notamment) du catalogue de vente de la collection d’Anne-Marie Meininger (Tajan, 15 mars 2007). Un exemplaire du tome II de l’année 1836 vendu chez Piasa (lot 152, 4 juillet 2001) : « Paris, s.n., 1836. 26 livraisons en un vol. in-4, demi-toile verte à coins (Rel. moderne), numéros seuls, parus de avril 1836 à juin ».
* Concernant la collation attendue pour ce volume : comme le nôtre, l’exemplaire de la Maison de Balzac, numérisé sur Gallica, ne possède aucune page de titre. Il en est de même pour un autre exemplaire que nous possédons, en reliure d’époque et, manifestement, pour celui vendu par Piasa. D’autre part, nos deux exemplaires contiennent exactement les mêmes planches. Celle en noir et blanc, reliée dans chacun des deux cas, n’est pas placée au même endroit. Alex Lascar reproduit cette phrase du prospectus publicitaire adjoint à l’édition originale du Lys dans la vallée, mise en vente vers le 10 juin : « “tous les mois les abonnés reçoivent une gravure de mode du meilleur goût, accompagnée d’un article sur les [mœurs] du monde fashionable” ». Il indique ensuite qu’il n’y a de gravure de mode dans aucun des trois exemplaires de la Chronique consultés, celui de la BnF-Tolbiac, celui de la Bibliothèque de l’Arsenal, ni celui de la Maison de Balzac. La situation pourrait être identique pour l’exemplaire Piasa, puisque sa notice ne mentionne pas de planches. Quant aux « “articles sur les [mœurs] du monde fashionable” », absents des exemplaires examinés par Alex Lascar, et des deux nôtres, nous n’avons aucune information.
** Fictions : La Messe de l’Athée (3 janvier), L’Interdiction (31 janvier, 4 février, 7 février, 14 février, 18 février), Le début du Cabinet des antiques (6 mars), Facino Cane (17 mars), Ecce Homo (9 juin ; une suite était annoncée mais elle n’est pas parue. Ce texte sera réutilisé en 1837 dans Les Martyrs ignorés Fragment du Phédon d’aujourd’hui). L’historique du procès du Lys dans la Vallée figure dans les livraisons du 29 mai et du 5 juin (une quinzaine de pages en tout).
*** « Lettre non datée (postérieure à mai 1837) de Béthune à Guizot, Arch. nat., 42 AP 299. En fait, durant le 1er semestre 1836, seulement 288 abonnements furent souscrits (Lov A 254, folio 120). Or, le contrat de fondation prévoyait une rémunération des rédacteurs à partir de 2 000 abonnés… On comprend mieux les difficultés de Balzac à former son équipe ! » (note de Patricia Baudoin)
« Vous me demandez, frère, si j’ai aimé… »






