Maturin (Charles Robert). L’Homme du Mystère, ou Histoire de Melmoth le Voyageur ; Par l’Auteur de Bertram, traduit de l’anglais par Madame E. F. B. Paris, A La Librairie Nationale et Etrangère. Et chez Delaunay, Mongie, Locard et Davi, 1821. 3 tomes en 3 volumes in-12 ; cartonnage rouge (époque). 2 ff, 298, 281, 229 p. 178×104 mm. Entièrement non rogné. Bel exemplaire à grandes marges ; un coin fragilisé, très légers défauts au cartonnage. Première ou deuxième édition française.

12000 euros

Le genre gothique, né en 1764 avec Le Château d’Otrante d’Horace Walpole, était depuis longtemps en déclin, et même en déliquescence, lorsque parut Melmoth, fin 1820. Anne Radcliffe avait cessé de publier après L’Italien (1797) ; Lewis, mort en 1818, était pour ainsi dire resté l’homme d’une seule œuvre, Le Moine (1796), et aucun roman remarquable n’était apparu depuis La Famille de Montorio du même Maturin (1807). Par la suite, l’écrivain irlandais allait encore livrer au public Les Albigeois (1824), qui ne ressort pas exactement du genre gothique ; ainsi que l’avait souligné André Breton, Melmoth est le chant du cygne du roman gothique.

Cette édition en trois tomes est nettement plus difficile à trouver que la (très rare) traduction de Jean Cohen, parue presque simultanément. Son existence a d’ailleurs souvent été ignorée en raison justement de cette rareté : par exemple, Alice Killen ne la cite pas dans sa remarquable bibliographie et elle est absente des catalogues Loliée et Oberlé, qui n’en font même pas mention. L’exemplaire de la vente André Breton était incomplet d’un volume.

Surtout, il nous semble probable qu’il s’agisse de l’originale française ; tous les éléments dont nous disposons vont en effet dans ce sens ; aucun, en tout cas, ne laisse envisager l’éventualité contraire : la Bibliographie de la France annonce les deux parutions à quatre semaines d’intervalle : celle-ci le 9 mars 1821, l’autre le 6 avril. De plus, nous avons trouvé dans le numéro de mars des Tablettes universelles (p. 557-558) une critique de la traduction de Madame Bégin, dans laquelle n’est jamais évoquée celle de J. Cohen, puis, dans le numéro d’avril, l’annonce de cette dernière (p. 142). Dans ce second article, les deux traductions sont cette fois comparées, au grand avantage d’ailleurs de celle de la jeune femme. Plus généralement, nous ne connaissons aucune mention de la traduction Cohen avant le mois d’avril. Ensuite, la traductrice ne parle jamais dans sa préface d’une autre traduction et elle donne l’impression de ne pas avoir particulièrement perdu de temps pour publier la sienne, qui est de surcroît la plus courte des deux et donc la plus rapide à mettre en œuvre. Par ailleurs, elle n’aurait peut-être pas écrit sa préface, elle qui était inconnue, si elle avait su que Jean Cohen, qui était pour sa part un traducteur bien en place, travaillait sur une traduction (mais bien entendu, elle aurait très bien pu ignorer un tel fait).

Il nous paraît intéressant de citer un extrait de cette préface : « Un ami de ma famille, qui revenait de Londres, m’apporte, dans les premiers jours de cette année, un roman nouveau. […] je [faisais à une amie], en le traduisant, la lecture de Melmoth, le voyageur […] Elle m’engagea à écrire ma traduction, afin d’en faire jouir nos amis […] Au bout d’un mois ma traduction était achevée […] » (les arguments relatifs à l’existence de la préface et à sa teneur nous ont été suggérés directement par Maurice Lévy)

Notons que la Bibliothèque universelle des sciences, belles lettres et arts a publié de janvier à avril 1821 le début d’une autre traduction. Celle-ci a été interrompue quand la rédaction a appris qu’une traduction française venait d’apparaître (la revue ne précise pas laquelle).

Précisons enfin qu’il existe deux tirages différents pour les pages de titre – le reste du livre, après comparaison, semblant identique.

« Non, mon père, j’ai souvent rêvé, mais ceci n’était point un rêve ; j’ai rêvé souvent à l’île charmante où je le vis pour la première fois ; mais je l’ai vu la nuit dernière, ce n’est point un songe. Il a passé la nuit ici, il m’a conjuré d’accepter la liberté et le bonheur. Il m’assurait que les moyens qui lui facilitaient l’entrée de ma prison m’en feraient sortir. Il m’offrait de vivre avec moi dans cette île heureuse, dans ce paradis de l’océan, loin des hommes, et hors d’atteinte de leurs persécutions. Il me promettait de m’aimer toujours ; alors je l’écoutais. Oh mon père, je suis bien jeune ; la vie et l’amour résonnaient agréablement à mon oreille, quand je les comparais à ma prison et à mon agonie sur ce lit de pierre ; mais lorsqu’il m’eut appris la terrible condition, d’où dépendait l’accomplissement de ses promesses ; quand il me dit que….. Sa voix faiblit, et elle ne put achever. – Ma fille, je vous conjure au nom de cette croix que je présente à vos lèvres, au nom de vos espérances de salut, qui dépendent de la vérité que vous avouerez à moi, votre confesseur et votre ami ; répétez-moi les offres du tentateur. – Promettez moi l’absolution pour prononcer ces mots, car je ne voudrais pas mourir en blasphémant. Le prêtre lui donna l’absolution. Puis il approcha son oreille pour entendre. Quand Isidora prononça les paroles, il recula comme à l’approche d’un serpent, et alla s’asseoir à l’autre bout de la prison. –Mon père, vous m’avez promis l’absolution. –Jam tibi dedi, moribunda, répondit le prêtre tant il était troublé. – Oui, je suis moribonde ; mon père laissez-moi toucher une main humaine en mourant. –Priez donc, ma fille, et baisez ce crucifix que je pose sur vos lèvres. – J’ai aimé sa religion avant de la connaître ; Dieu doit avoir été mon maître, je n’en eus point d’autre. Oh ! si je n’avais aimé que Dieu, dans quelle paix j’aurais vécu ! que ma mort eût été glorieuse. L’image de celui que j’aime encore me poursuit jusqu’au bord du tombeau où je me jette pour lui échapper ! –Ma fille, dit le prêtre en pleurant, vous allez jouir du bonheur éternel ; vos douleurs ont été vives et courtes, mais la victoire est certaine ; une couronne vous attend au paradis. – Au paradis ! y sera-t-il ? – Et, elle rendit le dernier soupir. » (Tome 3, p. 206-209, passage cité in extenso)

Concluons en livrant le point de vue de Maurice Lévy auquel nous souscrivons sans réserve : le chef d’œuvre de Maturin « est un roman gothique, sans doute, mais qui, pour la première fois, accède aux sphères de la haute littérature, où, parmi le peuple des chimères universelles inventées par l’esprit humain pour dominer ses angoisses, Melmoth a pris place pour l‘éternité entre Faust et Ivan Karamazov. »

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