Lewis (Matthew Gregory). Le Moine. Paris, Maradan, 1797. 3 vol. in-12, basane tachetée, dos lisse orné, pièces de titre sable et de tomaison bleu nuit, tranches mouchetées rouges (reliure de l’époque). Ex-libris Richard-d’Aubigny. Faux-titre, titre, 238, 263, 292 p. 166×97 mm. 4 Frontispices. Un petit manque angulaire de papier sans atteinte au texte p. 83-84 du tome 2. Très bel exemplaire.

3500 euros

Un des très rares exemplaires de l’originale française avec les gravures de la deuxième édition

Édition originale française de The Monk, paru en 1796. Les traducteurs sont J.-M. Deschamps, J.-B.-D. Desprès, P.-V. Benoist, P.-B. de Lamare. Cet exemplaire fait partie des quelques qui possèdent les quatre frontispices de la première édition illustrée parue la même année en quatre tomes in-18. Les gravures sont en tout point identiques à celles de cette deuxième édition, mais elles ne sont pas réemmargées. En particulier, la page correspondante des éditions in-12 et in-18 est indiquée sur chacune d’elles. Ces exemplaires de l’originale ne se distinguent des autres que par la présence de ces gravures.

On ne sait pas précisément quand Le Moine a été conçu. Il était en tout cas achevé en septembre 1794, juste après les dix-neuf ans de l’auteur. Mais dès le début de 1792, avant d’avoir atteint l’âge de dix-sept ans, Lewis parlait déjà à sa mère de l’écriture d’un roman « à la manière du Château d’Otrante », qui pourrait être justement celui-ci, ou bien, sinon, un autre, jamais publié mais dans lequel il pourrait avoir puisé ultérieurement pour l’écriture du Moine.

Maurice Lévy, dont le livre nous a fourni la matière* de cette notice, discute longuement de la genèse du Moine : « Il y a, selon nous, au principe de toute démarche fantastique, une intention de dépassement du rationnel, des données de l’expérience et du quotidien, qui est universelle, parce qu’elle correspond à un besoin d’espèce ; tandis que les formes revêtues par cette visée d’un Ailleurs de rêve varient indéfiniment, non seulement au cours des siècles, mais aussi en fonction du génie des peuples et du goût des sociétés. Le fantastique de Walpole, d’Anne Radcliffe […] a pris la forme du roman gothique, parce que l’inquiétude essentielle de l’homme qui, ayant cessé de croire au magique, recherche dans le leurre littéraire une compensation à son incrédulité, s’est fixée outre-Manche, sur un type d’architecture qu’un imprévisible avatar du goût venait de remettre en faveur. Les ruines médiévales d’abbayes et de châteaux devinrent donc un matériau de choix pour servir à l’édification de cet univers parallèle dont l’homme a toujours besoin et où l’insolite restitue au quotidien sa saveur perdue. Or la vogue singulière, en Angleterre, d’une certaine littérature allemande, au cours des dix dernières années du siècle, allait bientôt permettre l’utilisation de matériaux nouveaux, de légendes et de contes populaires où se saisirait, dans ce qu’elle avait de plus original, de plus rude et de plus fruste, l’âme germanique. »

C’est justement en puisant dans cette culture germanique où « les réalités les plus repoussantes de la mort – tombes gluantes, cadavres en putréfaction et corps rongés par les vers – n’étaient pas faites pour effaroucher un peuple encore solidaire, par sa rude imagination, de ses ancêtres goths […], où, aussi, les bûchers allumés par la chasse aux sorcières, avaient stimulé l’imagination populaire et alimenté le fonds commun de légendes fabuleuses, offrant la possibilité d’un immense succès à celle de Faust, où, enfin étaient nées des sociétés secrètes telles que la confrérie des Rose-Croix, la Franc-Maçonnerie, l’Illuminisme » etc. que Lewis écrivit un roman qui, tout en se rattachant indéniablement au genre gothique, était délibérément tourné vers le surnaturel – un roman où le Diable en personne apparaît telle une « entité immonde et particulièrement redoutable ».**

Mais si Lewis s’était seulement contenté d’introduire ces éléments fantastiques, Le Moine aurait certes été un livre plus audacieux que ceux de ses prédécesseurs anglais, mais cela n’aurait pas suffi à en faire une œuvre exceptionnelle ; il fallait autre chose : « Il nous semble qu’il y a, dans le récit de la tentation d’Ambrosio, plus que le souvenir de lectures germaniques : peut-être aussi l’effort inconscient pour objectiver et dépasser les conflits intimes et les perplexités d’une adolescence hasardeuse. On serait presque tenté d’écrire que les monstres de la légende ont pour fonction principale de tenir en tutelle d’authentiques et redoutables démons intérieurs. Dès lors Le Moine n’est plus […] une allégorie, mais bien une parabole de l’existence humaine, avec les engagements et les risques de l’esprit et de la chair qu’elle implique. Au cauchemar purement architectural de l’école radcliffienne, Lewis osait associer la représentation figurée de ses propres rêves érotiques. Le fantastique y gagnait un aspect fondamental, jusqu’alors jalousement exclu de toute production du même genre. […] A côté des formes mélodramatiques d’un surnaturel de tradition, on trouvait dans Le Moine, une ouverture, en partie masquée, sur la vie abyssale, qui faisait son authentique et humaine grandeur. »

Le point de vue du marquis de Sade sur un tel livre où viols et autres profanations se succèdent attire inévitablement l’attention : dans Idée sur les romans, en préambule des Crimes de l’amour (1800), il le place en tête de toutes les productions gothiques et l’estime supérieur « sous tous les rapports aux bizarres élans de la brillante imagination de Radcliffe », tout en faisant montre d’un rejet absolu de sa composante surnaturelle. Mais surtout, on peut imaginer que Sade décelait en Lewis un parent littéraire : « L’irréductible originalité du Moine, face à la production romanesque antérieure connue des anglais, réside principalement dans le fait que les aventures d’Antonia – et celles d’Agnès à un moindre degré – n’illustrent plus les épreuves du sentiment, mais les malheurs de la vertu […] Ambrosio, lui aussi, a quelque chose des possédés de Sade […] il se rend coupable d’inceste, mais […] il donne à l’assouvissement de son désir un cadre de cauchemar. […] L’ombre qui plane sur le livre est bien plus dense et menaçante, parce qu’elle est plus proche et plus réelle, que celle que projettent les ailes du Méphisto légendaire : elle est le noir reflet des abîmes intérieurs où nous guide le très humain marquis. Au contact de Sade, la légende germanique de Faust se fonde, s’incarne, et trouve sa vérité charnelle. » (M. Lévy n’est pas le seul à établir un lien entre Lewis et le marquis dont, rappelons-le, certains récits, notamment ceux des Crimes de l’amour, puisent dans les codes du genre gothique).

Concernant enfin la filiation de ce chef d’œuvre dont Le Diable amoureux et Le petit Pierre de Spiess furent certainement des sources d’inspiration, on peut considérer que celle-ci ne se compose que d’une dizaine de romans, très peu d’auteurs suivant Lewis dans cette voie du sacrilège, aucun n’allant « aussi loin que lui dans ce jeu avec le feu »… sauf Maturin. Le jeune Lewis, « dont il est tout à fait improbable qu’il ait voulu le scandale, une fois payé le prix de son imprudence, après avoir fait amende honorable par l’expurgation, dans une quatrième édition du Moine, des passages les plus contestés, et apaisé l’indignation d’un père fortement courroucé » restera l’homme d’une seule œuvre, ne produisant plus rien de comparable, surveillant même plus tard ses écrits avec une minutieuse rigueur, embarrassant ses marges de notes justificatives.

« – M’abandonnez-vous votre âme pour toujours ? -Pour toujours. – Sans réserve, sans subterfuge ? sans recours futur à la miséricorde divine ? La dernière chaîne tomba de la porte du cachot, on entendit la clef entrer dans la serrure. – Je suis à vous irrévocablement et pour toujours, s’écrie le Moine égaré par la frayeur. J’abandonne tout droit à la rédemption. Je ne reconnois plus de pouvoir que le vôtre. Ecoutez, écoutez. Les voilà qui entrent ! Sauvez-moi donc ! Emportez-moi. – J’ai vaincu. Vous êtes à moi sans retour […] »

* sauf les remarques concernant l’illustration. Chapitre « M. G. Lewis et ses démons », p. 350-353, 368 et 382.

** Outre le thème faustien qui s’est développé à partir du seizième siècle en Allemagne, le roman introduit par exemple la légende de la nonne sanglante, qu’avait fixée l’Allemand Musaeus une dizaine d’années plus tôt. Lewis avait voyagé en Allemagne en 1792.

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