BOAISTUAU, Pierre et BELLEFOREST, François de. Les Histoires Tragiques, Extraictes des œuvres Italiennes de Bandel, & mises en langue Françoise. 7 tomes en 7 volumes. Lyon, Pour Cesar Farine, 1583 pour le tome VI ; Par Benoist Rigaud, 1594 pour le t. III ; Par Benoist Rigaud, 1595 pour le t. VII ; Par les heritiers de Benoist Rigaud, 1601 pour le t. V ; Chez Pierre Rigaud, 1616 pour les t. I, II et IV. 7 volumes in-16 (111 x 71 mm). Tome 1 : A-Z82A-Z83A-H83I7 : 439 ff. foliotés 2-437 ; t. 2 : a-z8 A-Z82A-I8 : 440 ff. paginés 3-878 ; t. 3 : *8 a-z8 A-Z82A-S82T7 : 527 feuillets foliotés 1-514 ; t. 4 : a-z8 A-Z82A-I8 : 440 ff. paginés 3-875 ; t. 5 : A-Z82A-P8 : 304 ff. paginés 3-606 ; t. 6 : a-z8 A-Z82A-H8 (H8 blanc) : 432 ff. paginés 2-840 ; t. 7 : ã8 (ã8 blanc) a-z82A-Z83A-C8 : 400 ff. foliotés 1-386. Basane caramel, dos à nerfs ornés, filets dorés, pièces de titre et de tomaison en maroquin rouge, tranches teintées rouges (reliures uniformes du XIXe). Rognage parfois un peu court. Quelques galeries de vers, notamment au tome V, quelques traces d’usure aux reliures mais bons exemplaires. Ex-libris de James Hazen Hyde : « Le livre c’est un ami qui ne change jamais »

vendu

Ce remarquable ensemble de 112 textes dont la publication originale débute en 1559 avec la traduction par Pierre Boaistuau (1517-1566) de quelques novelle de l’italien Bandello (ca. 1484-1561), et s’achève en 1582 par un septième tome de la main de François de Belleforest, constitue l’acte de naissance de l’important et prolifique genre littéraire des histoires tragiques.*

Le recueil italien dans lequel puisèrent Boaistuau et Belleforest parut en Italie en 1554 (186 novelle). Marqué par la variété du ton et la diversité des registres, à l’instar de ce qui se pratiquait à l’époque, mais écrit dans un style un peu lourd, qui compromit l’adhésion des lecteurs italiens, il était constitué de récits mêlant thèmes religieux, grosses farces à la manière médiévale, et autres aventures comiques. Il contenait par ailleurs, tout comme le Discours des Champs faëz, de Claude de Taillemont (1553) ou bien encore l’Heptaméron de Marguerite de Navarre (publié initialement par Boaistuau en 1558), des récits portant sur les « malheurs de l’amour », des histoires tragiques avant l’heure, en somme, puisque cette dénomination fut inventée par l’auteur breton.

Le futur créateur des histoires prodigieuses choisit six nouvelles assez longues, dont l’amour faisait les frais, où l’horreur ou le pathétique des situations et en général la cruauté du dénouement répondaient bien à son projet. Il s’octroya dans son travail bien plus de liberté que les traducteurs de son temps (ceux des textes en prose, du moins), ajoutant, supprimant, retranchant, modifiant à son gré, cherchant à s’adapter aux goûts des lecteurs de son époque, à accélérer le déroulement des récits, complétant enfin son travail par des recherches dans les sources de l’auteur italien. Ainsi, parut avant l’été 1559 un volume dont l’unité était affirmée par ce titre : Histoires tragiques – des histoires que le traducteur, de façon insistante, donnait pour vraies, répondant cette fois aussi aux attentes du public. Le genre était né.

Ce recueil connut trois éditions en 1559. La même année, François de Belleforest (1530-1583), qui avait aidé Boaistuau dans ses traductions et allait également contribuer peu après à la continuation des Histoires prodigieuses, publia à son tour douze novelle. C’est cet ensemble de dix-huit textes qui allait constituer par la suite le premier tome de la série des Histoires Tragiques.

Boaistuau s’en tint à ses six nouvelles, publia un an après ses Histoires Prodigieuses et Belleforest poursuivit quant à lui son travail, retenant surtout chez l’auteur italien les récits tragiques relatifs à l’amour, dont il pouvait tirer des réflexions et des préceptes moraux lui permettant d’intégrer des commentaires en adéquation avec ses convictions religieuses et sa vision sombre de la société et de l’histoire, s’essayant, tout comme Boaistuau et conformément aux exigences de l’époque, à l’analyse psychologique des personnages, prenant enfin encore plus de libertés avec le texte que ne l’avait fait son prédécesseur. La conception qu’avait Belleforest de ses écrits excluait bien sûr les « récits immoraux où la satisfaction d’un amour illégitime ou de passions coupables n’entraîne aucun malheur, et cela l’obligeait presque nécessairement à donner à ces peintures du vice un dénouement tragique. » Mais, « bien qu’il déclare à plusieurs reprises que ses histoires ne sont “si tragiques que comiques” et que le “parler toujours de meurtres et de massacres fasche l’esprit de ceux qui ont l’âme paisible”, ces tableaux sont évidemment ceux qu’il préfère, et il s’excuse le plus souvent auprès de son lecteur, lorsqu’il va traiter un sujet qui “n’est que tragi-comique” […] » (Sturel p. 54)

Après avoir traduit 67 novelle de l’écrivain italien et laissé de côté plus d’une centaine qui, dans leur très grande majorité ne pouvaient répondre à ses critères, Belleforest commença, à partir de la vingtième histoire du quatrième tome (1570), de s’intéresser à des récits puisés chez divers autres auteurs, en remontant tout d’abord aux sources de l’écrivain italien. Il adapta ensuite des textes glanés au fil des lectures ayant jalonné notamment la préparation de certains de ses précédents ouvrages.

Le sixième tome des Histoires Tragiques donne la traduction des 28 dernières novelle de Bandello qui furent publiées de façon posthume en 1573. Il parut anonymement la même année. L’auteur, un opportuniste attiré par le succès de ce genre littéraire, ou bien tout simplement l’exécuteur d’une commande d’éditeur, est demeuré inconnu mais il ne s’agit pas de Belleforest. Cette publication ne portait pas atteinte aux droits de ce dernier mais par la suite, des contrefaçons de ce tome, dont certaines lui empruntaient des nouvelles inédites, ou bien d’autres, prises dans le quatrième tome, parurent (voir Sturel p. 39 et 48). Ces incidents conduisirent notre auteur à donner un septième et dernier volume en 1582, peu avant sa mort, manière d’affirmer la paternité de l’œuvre. Il y inséra à la fin un avertissement au lecteur, parlant au sujet de l’auteur du précédent volume d’un « fin drogueur d’escrits d’hommes de sçavoir. (…) C’a esté l’occasion, amy Lecteur, que i’ay basty ce septiesme, et que de cinq i’ay sauté à sept, pour n’entrer en chicanerie… »

De nombreux écrivains perpétuèrent le genre littéraire des histoires tragiques, avec des motivations diverses. Dès 1585 et 1586, les Nouvelles Histoires tant tragiques que comiques de Vérité Habanc et les Nouvelles Histoires tragiques de Bénigne Poissenot verront ainsi le jour, mais avec un relatif insuccès, le genre commençant à péricliter. Le plus connu de ces continuateurs est sans conteste François Rosset dont le recueil d’Histoires tragiques de nostre temps publié en 1613, orienté davantage sur l’actualité française contemporaine, nettement plus en phase avec l’esprit des canards que ne l’était celui de Boaistuau et Belleforest, rencontra un très grand succès et eut des ramifications littéraires très intéressantes, notamment chez le marquis de Sade (cf La Marquise de Gange ou, treize ans auparavant, le recueil des Crimes de l’amour, judicieusement sous-titré nouvelles héroïques et tragiques).

Pour toutes ces raisons, l’œuvre de Boaistuau et Belleforest, fondatrice d’un genre d’une immense vitalité, aux profondes ramifications, est d’une importance majeure. Elle connut des rééditions jusque vers 1620 et, compte tenu des défauts du texte original italien, servit de base aux traductions dans de nouvelles langues.

Rappelons enfin que le recueil de Boaistuau et Belleforest est à l’origine de deux très célèbres pièces de Shakespeare : De deux amants qui moururent en un mesme sepulchre, l’un de poison, l’autre de tristesse (tome I ; Boaistuau a beaucoup modifié la version de Bandello) et Avec quelle ruse Amleth, qui depuis fut Roy de Dannemarch, vengea la mort de son père Horvvendille, occis par Fengon son frère, et autre occurrence de son histoire. (tome VI)

Concernant l’aspect bibliophilique, René Sturel estime que la difficulté de rencontrer des séries complètes des sept tomes constituées en cours de publication ne tient pas essentiellement à l’étalement des publications (vingt-trois ans) ou à la durée des privilèges qui ne dépassèrent jamais 10 ans mais plutôt au fait que « le public avait acheté ces volumes dès leur apparition ; il n’avait pas attendu que l’ouvrage fût achevé, d’autant que presque chaque volume se donnait pour le dernier. Il s’agissait donc pour les libraires beaucoup moins de pouvoir fournir à leur clientèle une collection complète, que d’être en état de lui procurer les tomes qui lui manquaient. »

Pour celles qui furent conçues après la publication du septième et dernier tome, il explique que, très probablement, lorsque les éditeurs eurent l’idée de proposer à leurs clients des ensembles complets, ils choisirent dans leur grande majorité, non pas de rééditer les sept tomes, mais de confectionner des collections (identiques) avec des volumes dépareillés disponibles qu’ils avaient jadis, eux ou bien des confrères, publiés – c’était économiquement parlant plus intéressant. Ils les complétèrent si nécessaire par une ou deux rééditions nouvelles. Sturel cite comme exemple notre série dont il connaît trois exemplaires**, dont le sien (pour chacun des exemplaires de cette série, le premier volume est donc, comme ici, chez Pierre Rigaud et à la date 1616, …, le troisième est paru chez Benoist Rigaud en 1594 etc. Voir p. 40-41).

Les séries de ce type, bien que composites par définition, présentent l’intérêt d’avoir été conçues à l’époque : notre exemplaire ne saurait donc en aucun cas être considéré comme une simple réunion des sept tomes faite au hasard des acquisitions d’un lecteur du dix-neuvième siècle qui aurait ensuite confié l’ensemble à un relieur.

Sturel décrit une (seule) autre série : celle donnée par l’éditeur rouennais de Launay en 1603-1604 : au contraire de la nôtre, elle est uniquement composée de volumes réédités pour l’occasion ; beaucoup sont des contrefaçons et le contenu de certains d’entre eux diffère de celui des éditions originales par le nombre de nouvelles (de manière générale, presque tous les volumes d’histoires tragiques que l’on rencontre sont contrefaits). Notre ensemble est quant à lui « authentique » en ce sens, comprenons-nous, que chacun des tomes 1 à 5, et le 7 respecte le tome correspondant de l’originale et que le sixième n’introduit pas d’histoires non autorisées par Belleforest (voir p. 38, 41 et 47). Brunet décrit pour sa part trois séries : deux autres et celle de 1603-1604 (Manuel du libraire et de l’amateur de livres, 1860, tome 1, p. 638).

Sources : René Sturel : Bandello en France au XVIème siècle (1918 ; disponible sur gallica) / Les Histoires tragiques du XVIème siècle. Pierre Boaistuau et ses émules (particulièrement les contributions de Jean-Claude Arnould, Hervé-Thomas Campangne, Philippe Lajarte) / Konstanty Pietrzak Witold – Les histoires tragiques de François de Belleforest et leur réception en France aux XVIème et XVIIème siècles. In : Réforme, Humanisme, Renaissance, n°73, 2011. p. 89-106. / Bruno Méniel in : François de Belleforest, Le Cinquiesme Tome des histoires tragiques, éd. Hervé-Thomas Campangne, Cahiers de recherches médiévales et humanistes / Anthony Glinoer : La littérature frénétique. / Vivre de sa plume au XVIe siècle, de Michel Simonin (1992)

La réunion des sept tomes en reliure uniforme, comme ici, se rencontre très difficilement ; on ne voit quasiment que des tomes seuls ou bien des séries incomplètes. Ainsi, nous n’avons trouvé en tout qu’un autre exemplaire passé sur le marché, à la fois complet des sept volumes et de tous ses feuillets : en 1918 (Catalogue of the Shakespeare Library formed by an english collector, The Anderson Galleries, New-York, 13 et 14 février, n° 62. Les différents tomes sont parus entre 1564 et 1604, à Lyon, Paris, Turin et Rouen). Il est référencé par RBH.

Une série de 7 volumes reliés en 1845 par Niédrée (maroquin rouge), celle publiée à Rouen par Adrian de Launay en 1603-1604, a été cataloguée en 1980 par le libraire Laurence Witten. Cet exemplaire est repassé chez Swann Auction Galleries, lot n° 53, 24 octobre 2024 (RBH). Il manquait les derniers feuillets du tome V (les pages 637-643 et les 3 feuillets de table), qui n’ont pas été reliés. / L’exemplaire vendu par Piasa le 12 mars 2003 (lot 19) était incomplet d’une page de titre. / Celui, vendu chez Leclere le 4 décembre 2018 (lot 51), et repassé en vente le 12 décembre 2019 chez Alde (lot 91) était incomplet du dernier tome. / Il manquait le premier tome à l’ensemble vendu le 11 juillet 2023 chez Peter Kiefer (lot 281) [notons que cette série était sans doute associée à l’origine à une édition complète des histoires prodigieuses, dans des reliures identiques ; le cas n’est d’ailleurs pas unique] / La série vendue le 18 juin 2025 par l’antenne parisienne de Sotheby’s contient 5 tomes publiés à Turin ou Lyon entre 1570 et 1576 (vente De Grolier à Godard, lot 25, vélin d’époque) / Enfin, un exemplaire en vente sur eBay en 2025 était incomplet de la moitié du deuxième tome et de quelques feuillets du premier, remplacés par un texte manuscrit. Cet exemplaire relié en plein veau glacé du XVIIe siècle possédait à l’origine 13 volumes, 6 des 7 tomes ayant été répartis dans deux reliures (pseudo du vendeur : coctail75 bloodymary). Lieux d’édition : Lyon et Rouen.

* Cette fiche reprend en les complétant les informations correspondantes de l’introduction.

** Y2 15975-81 (BNF) et VI-C-020 – 026 (Bibliothèque du château de Chantilly) pour les deux autres.

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