Vampirisme

Il est d’abord question dans cette introduction des conditions qui ont présidé au développement de la croyance au vampire, des circonstances dans lesquelles, plusieurs siècles après, les Européens occidentaux ont appris l’existence de cette figure maléfique et, enfin, de la façon dont ils l’ont perçue. Nous nous attachons particulièrement au cas de la France et insistons d’autre part sur le fait que l’immense notoriété de ce mort-vivant s’explique davantage par un concours de circonstances que par ses caractéristiques, très proches d’ailleurs de celles d’autres revenants, oubliés quant à eux depuis très longtemps.

Nous nous intéressons ensuite à la littérature que le mythe a inspirée, jusqu’aux années 1970 environ, en privilégiant les cas français et anglo-saxon.

La dernière partie consiste en une brève description des livres présentés sur ce site, complétée par des remarques sur le thème du vampire dans la bibliophilie.

La liste des principaux ouvrages que nous avons utilisés dans le cadre de nos commentaires sur le vampirisme figure sur la page d’accueil du site. D’autres titres sont mentionnés dans les fiches.

Les « revenants en corps », le vampire

C’est au XVIIIe siècle, à la suite d’incidents dans une partie reculée des Balkans, en Serbie, que l’Europe occidentale découvre le vampire. Cet être maléfique n’est pas d’un genre nouveau en ce sens que ses attributs le rattachent à une catégorie particulière de morts malfaisants, fréquemment qualifiés de « revenants en corps » en raison de leurs particularités. Distincts des fantômes et des spectres des fables et des légendes médiévales, précisément identifiés par leur caractère incorporel, ces défunts mortifères dont les corps, réputés imputrescibles, paraissent habités par une seconde vie, se manifestent sous forme humaine ou animale aux vivants et peuvent aussi exercer une influence maléfique depuis le tombeau.

En dehors du vampire, le plus connu des revenants en corps est le broucolaque grec ; né de la croyance à l’incorruptibilité des cadavres d’excommuniés, il est mentionné fréquemment dans des récits de voyageurs, à partir du début du XVIe siècle. On peut citer de même les morts mâcheurs, qui dévoraient leur linceul, voire leurs bras, et émettaient du fond de leur tombeau des sons semblables aux grognements des porcs. Signalés à partir de 1345, ils firent l’objet d’un traité allemand en 1679. Probablement, la croyance à un tel phénomène était-elle liée, au moins en partie, aux « inhumations précipitées ». Celles-ci se produisaient notamment lors des périodes de peste durant lesquelles on se débarrassait hâtivement des corps couverts de bubons, mais également en temps normal – pendant longtemps en effet (jusqu’au XXe siècle), on ne savait pas identifier avec certitude les signes de la mort et il arrivait donc que des gens fussent enterrés vivants. Il faut aussi évoquer le cadaver sanguisugus anglais, dont plusieurs attaques, ainsi que les exhumations, mises en pièces ou crémations consécutives, sont relatées dans des chroniques rédigées vers la fin du XIIe siècle, et les revenants mentionnés vers la même époque dans des sagas islandaises. Il existe également quelques cas d’individus isolés, n’appartenant à aucune de ces familles.

Développement de la croyance au vampire : le contexte, les premières traces

Le développement de la croyance au vampire pourrait avoir été favorisé par la conversion des Slaves au christianisme vers la fin du premier millénaire et plus précisément par la période transitoire qui suivit : plusieurs centaines d’années durant lesquelles les populations se trouvèrent « tiraillées » entre le message spirituel de l’enseignement chrétien et leurs rites et croyances païens, fondés sur le culte de la nature et des défunts, auxquels elles ne renonçaient pas. [1]

À cet égard, le vampirisme prospéra le plus dans les territoires dont la vie religieuse était administrée par l’Église orthodoxe, qui se révéla moins efficace dans l’éradication des vestiges des rites anciens que l’Église romaine. [2]

Selon les croyances des populations, les morts menaient quasiment une existence physique dans l’au-delà. « Comme les divinités, ils étaient censés participer aux abondances des récoltes ou aux famines, montrant ainsi leur bienveillance ou leur mécontentement. Fondus aux forces de la nature, ils occupaient dans l’environnement des Slaves païens, une place à part entière. » [3]

Sous cette hypothèse, c’est le fait pour l’Église chrétienne d’imposer l’inhumation systématique des défunts, qui constitua vraisemblablement le facteur déterminant dans la cristallisation du concept de vampire.

Les paysans slaves qui, jusqu’alors, pratiquaient majoritairement la crémation, étaient désormais confrontés à la présence de trépassés se putréfiant à proximité, sous terre. Cette présence était d’autant plus inquiétante que les divers phénomènes naturels entrant en jeu dans le processus de décomposition, notamment le fait que celui-ci peut être long dans certains cas, échappaient sans doute à leur entendement. [4]

Ainsi, ce changement radical dans les coutumes funéraires modifia certainement la façon de considérer les morts et fit naître des représentations angoissantes des cadavres. Peut-être les foules, ignorant les grands principes de l’enseignement chrétien, particulièrement abstrait comparativement à leurs croyances païennes, virent-elles l’image des revenants en chair se profiler derrière le mystère de la résurrection ? [5] Comme l’écrit Daniela Soloviova-Horville, dont nous exposons ici les idées : « Nous pouvons ainsi résumer notre hypothèse : c’est le cadavre enseveli qui a créé le vampire. » [6]

Concernant les traces écrites relatives au vampire, la forme ancienne du mot, upyr’, apparaît furtivement en 1047, dans un manuscrit russe. Toutefois, les informations sont insuffisantes pour que l’on puisse savoir ce qu’il est censé représenter et il en est de même dans le cas des autres manuscrits antérieurs au XIVe siècle qui, au demeurant, sont très rares. « Cependant, malgré le peu de témoignages écrits, on ne peut douter de l’existence de croyances relatives à la malfaisance des morts. »

Dans le cas du premier millénaire, cette pénurie d’informations s’explique par le fait que les Slaves ne disposaient pas encore de leur propre écriture. Par la suite, elle est due à l’attitude réprobatrice de l’Église : les croyances ayant trait aux morts dangereux, vestiges d’une religion primitive destinée à être supplantée, furent le plus souvent entourées de silence. [7]

Quoi qu’il en soit, les philologues estiment que vers le XVe siècle (alors que la tradition orale véhiculait déjà un grand nombre de récits de morts malfaisants), le mot upyr’ muta dans les terres serbes, en donnant naissance à vampir [8] – dont la première mention écrite pourrait dater de 1725. Au sujet de cette date, voir infra.

Notons que des fouilles archéologiques ont permis de découvrir dans des pays slaves des squelettes dont les pieds avaient été amputés, ou porteurs d’une grosse pierre sur la région cardiaque, ou encore cloués aux cercueils… Ces mutilations, dont on peut légitimement envisager qu’elles témoignent d’une certaine inquiétude envers les morts en question, pourraient ainsi être liées au développement des croyances aux vampires ; elles suggèrent même que celles-ci sont peut-être antérieures à la christianisation, puisque certains squelettes sont datés des IVe-Ve siècles. Cela dit, la plus grande prudence s’impose lorsqu’il s’agit d’interpréter de telles découvertes.

Croyances « vampiriques » et crainte de la malfaisance des morts

S’il est vrai que la christianisation des Slaves joua un rôle majeur dans l’émergence du vampire, il n’en demeure pas moins que l’on ne saurait discuter de ce mort maléfique sans évoquer ses racines les plus profondes, des racines très lointaines qu’il partage avec d’autres figures inquiétantes, ailleurs dans le monde et à diverses époques.

Comme l’explique en effet Robert Baudry, la croyance aux vampires est fondée sur un sentiment qui « meut toutes les sociétés “archaïques” : la crainte révérentielle des morts. » Ainsi, « “les morts ne sont pas morts” […] Les ancêtres défunts se transforment en génies domestiques, en “mânes” attachés au foyer des vivants, esprits tantôt tutélaires, pour leurs proches et pour leurs descendants, tantôt malveillants, vindicatifs s’ils se croient négligés. […] Aussi, pour conjurer les possibles vengeances de ces ombres errantes, leur rendra-t-on un culte. »

C’est peut-être en Mésopotamie, plus de deux-mille ans avant notre ère, que cette crainte des morts « tourna le plus tôt en visions vampiriques », avec la croyance « à des démons incubes qui, la nuit, visitaient les femmes endormies, se couchaient sur leur sein et violaient leur corps. » (les hommes quant à eux étaient visités par « “de succubes démons” »). [9]

Plus près de nous, les Anciens Romains redoutaient les lémures et les larves, des esprits malfaisants de morts n’ayant pas reçu de sépulture ou ayant péri d’une manière violente ; ils étaient censés provoquer les crises d’épilepsie, l’apoplexie ou la stérilité chez les femmes. Les populations les amadouaient en célébrant une fête au mois de mai (entre autres pratiques équivalentes, les Slaves, pour leur part, joignaient aux restes de leurs défunts ce qui pouvait leur être utile dans leur nouvelle vie – des outils par exemple).

En somme, le revenant serbe n’est qu’une des nombreuses incarnations d’un imaginaire de croyances en des morts qui viennent hanter les vivants. C’est d’ailleurs pour cette raison que le terme « vampire », censé lui être strictement réservé, est utilisé [parfois abusivement…] dans le cas de diverses autres figures maléfiques. [10]

Les prémices de l’irruption du vampire en Europe occidentale

Jusqu’au XVIIIe siècle, aucun des revenants en corps évoqués ci-dessus, dont certains avaient pourtant des caractéristiques très proches de celles du vampire, n’avait retenu l’attention d’un public occidental abreuvé depuis le Moyen Âge d’histoires de morts dangereux.

En mars et mai 1693, parurent dans le Mercure Galant deux articles dans lesquels il était question d’un revenant en corps sévissant en Pologne et principalement en Russie [11] : l’Upierz, assimilable au futur vampire, sauf pour ce qui concerne la façon de prélever le sang, qui était le fait du démon.

On pouvait lire : « […] on pretend que le Demon sort de ce Cadavre en de certains temps, depuis midy jusques à minuit, aprés quoy il y retourne et y met le sang qu’il a amassé. […] Le Demon qui sort du Cadavre, va troubler la nuit ceux avec qui le mort a eu le plus de familiarité pendant sa vie, et leur fait beaucoup de peine dans le temps qu’ils dorment. Il les embrasse, les serre, en leur représentant la figure de leur Parent ou de leur ami, les affaiblit de telle sorte en sucçant leur sang pour le porter au Cadavre, qu’en s’éveillant sans connoistre ce qu’ils sentent, ils appellent au secours. Ils deviennent maigres et attenuez, et le Demon ne les quitte point, que tous ceux de la famille ne meurent l’un après l’autre […] on leur ouvre le cœur et il en sort quantité de sang. On le ramasse et on le mêle avec de la farine pour la pêtrir et en faire ce pain, qui est un remede seur pour se garantir […] » (article de mai)

Pour la première fois, semble-t-il, il était question dans un écrit, de morts qui suçaient le sang de leurs victimes ou bien qui les attaquaient dans le but d’absorber leur substance vitale. [12]

Dans la livraison de février 1694, un certain Marigner analysa les faits de l’année précédente dans une étude dont la première partie avait été publiée le mois précédent. [13]

Cet essai constitue la « première exégèse du vampirisme au sens qui se précise alors, où nous l’entendons maintenant. Exégèse ni rationaliste ni théologique, mais proprement “magique”, dans la mouvance paracelsienne. » [14]

Enfin, la même gazette publia en novembre la réaction d’un lecteur à l’étude de Marigner. [15]

Fait remarquable, il subsiste un témoignage très intéressant, plus ancien que ceux du Mercure Galant et assez rarement évoqué : une lettre datée de 1659, de Pierre Desnoyers, l’auteur de l’article de mai 1693, qui décrit une « maladie en Ukraine », appelée Upior en langue ruthénienne et Friga, en polonais. On constate ainsi l’existence, dès cette époque, de croyances proches de celles décrites par le Mercure.

Il n’était cependant pas (encore) question dans cet écrit de phénomène démoniaque, ni d’absorption de sang. [16] Bien qu’impressionnants, les articles du Mercure Galant n’attirèrent pas, eux non plus, l’attention : ils semblent n’avoir suscité aucun commentaire autre que celui que cette gazette publia en novembre 1694.

Paradoxalement, peu de temps après (quelques dizaines d’années), le vampire, qui ne présentait aucun caractère réellement inédit par rapport à ses prédécesseurs, allait faire naître un débat sans précédent. [17]

Il fallut bien sûr, pour que les événements prissent une telle tournure, des circonstances très particulières : celles-ci découlèrent indirectement d’un fait politique, le traité de paix de Passarowitz qui plaçait à partir de 1718 la Serbie sous administration autrichienne. Ce changement entraîna la mise en place sur ce territoire d’un important dispositif militaire : il était hors de question pour les hautes autorités autrichiennes de surveiller de loin ce pays nouvellement acquis.

Le premier fait notable se produisit en 1725 dans ce pays sous surveillance, quand le nommé Peter Plogojovitz revint dix semaines après sa mort dans son village de Kisolova, où il apparut à plusieurs personnes, dont sa femme à laquelle il réclama ses souliers. Les villageois l’accusaient, par ailleurs, d’avoir provoqué le décès de neuf habitants en se couchant sur eux pendant leur sommeil.

L’armée, soucieuse de prévenir tout trouble intérieur, dépêcha un officier impérial du nom de Frombald pour enquêter. Sollicité par les habitants, ce dernier assista en compagnie du pope du village à l’exhumation du mort : son « visage, les mains et les pieds, et tout le corps, étaient tels qu’ils n’auraient pu être plus parfaits de son vivant. Ce n’est pas sans surprise que j’ai aperçu dans sa bouche un peu de sang frais, lequel, selon ce qu’on racontait généralement, était le sang qu’il avait sucé du corps de ceux qu’il avait fait mourir. […] [Les villageois, pris de terreur et en colère, taillèrent en toute hâte un pieu qui fut appliqué sur le cœur et l’on vit] une grande quantité de sang, tout frais, sortir de ce cœur, des oreilles et de la bouche […]. Finalement ils brûlèrent, pour le réduire en cendres, ce corps dont il avait été souvent question, et ils le firent dans ce cas-ci selon leur manière habituelle de procéder. Voilà donc ce dont j’informe l’honorable administration, et l’humble et obéissant serviteur que je suis se permet de la prier, au cas où une faute aurait pu être commise en cette affaire, de ne me pas l’imputer à moi-même, mais à ces gens qui, pris de terreur, s’étaient trouvés comme hors d’eux-mêmes » [18].

On pouvait lire aussi, dans ce rapport qui fut publié le 21 juillet 1725 dans un grand journal viennois : « dergleichen personen (so sic vampyri nennen) », c’est-à-dire « de telles personnes (qu’on appelle vampires) » : ce fut là, semble-t-il, la première apparition du mot sous forme écrite, et le premier contact d’Européens occidentaux avec un vampire classique. A priori, cette nouvelle ne parvint pas en France.

Dès le mois de septembre, le philosophe allemand Michael Ranft prononça à Leipzig une dissertation publique consacrée au cas de Plogojovitz. Celle-ci fut imprimée peu après, puis rééditée, fortement augmentée, en 1728, mais il semble que Ranft fut longtemps seul à se questionner. [19]

Le Visum et Repertum ; naissance du mythe. Le cas très particulier de l’Allemagne

Les années suivantes furent assez calmes, marquées seulement par quelques incidents isolés. [20]

C’est en 1732, à l’occasion d’un nouveau cas dans un village serbe, que le mythe vit le jour, presque brutalement. Tout commença à la fin de l’année 1731, lorsque les habitants de Medwegya sollicitèrent les militaires autrichiens en poste dans la région. Une première observation, conclue par un rapport, fit apparaître que treize personnes, mortes en quelques semaines, étaient devenues vampires (orthographié vampyr). Le médecin autrichien consulté, un certain Glaser, n’ayant décelé aucune maladie contagieuse, refusa de trancher sur la question. Son rapport, quelque peu confus mais passablement inquiétant, souligne la terreur des gens, qui se regroupaient dans une maison pour y passer la nuit. [21]

L’affaire en resta momentanément là. Peu après, de nouvelles morts mystérieuses affolèrent les villageois et une seconde investigation fut menée au début de l’année 1732. Dirigée par Johann Flückinger, un chirurgien militaire ayant pour consigne de s’attacher avant tout à réaliser une enquête médicale à partir de l’exhumation et de l’examen des cadavres, elle donna lieu à un nouveau rapport, le Visum et Repertum.

On y apprenait qu’en 1727, un homme, Arnold Paole, qui avait été molesté de son vivant par un vampire, en était devenu un après sa mort. Les villageois l’avaient exhumé, ainsi que ses victimes ; tous avaient été exécutés, comme Plogojovitz en son temps. L’accalmie qui avait suivi avait duré quelques années. D’après la rumeur, Arnold Paole avait attaqué aussi du bétail et les personnes ayant mangé de cette viande infectée étaient devenues à leur tour des vampires après leur mort.

Parmi les treize corps déterrés, dix furent identifiés comme ceux de vampires par la population. Dans le cas d’une jeune paysanne, Stanojka, qui, tandis qu’elle dormait, avait été « serrée au cou » par un homme mort depuis plusieurs semaines, ils virent « clairement » sous l’oreille gauche « une marque bleue, par où le sang avait coulé […] Tous ses organes se trouvaient en parfait état de conservation […] Après avoir pris acte de tout ce qui précède, on fit couper la tête de tous ces vampires par des bohémiens de passage, on brûla leur corps et on en jeta les cendres dans la Moravia, tandis que l’on replaçait dans leur cercueil les cadavres trouvés en état de décomposition. J’affirme, moi et les Unterfeldscherer qui m’ont été dépêchés, que toutes ces choses se sont passées telles que nous venons de les rapporter à Medwegya, en Serbie, le 7 janvier 1732 […] attestons avoir assisté de nos propres yeux […] ce qui est ci-dessus, rapporté au sujet des vampires, est vrai et s’est passé en notre présence. Notre signature en fait foi. » [22]

Ce « document extraordinaire », « sobre, descriptif, détaillé, clair, et d’autant plus hallucinant », dont le sérieux et l’authenticité étaient garantis par la seule qualité de médecin militaire de son rédacteur, eut un énorme retentissement immédiat et fut déterminant relativement à la naissance du mythe. Il circula beaucoup, fut transmis dès le mois de février dans les cours de toute l’Europe éclairée, dont la France, et à des institutions scientifiques germaniques, auxquelles on demanda de prendre position. [23]

Les populations y eurent accès très rapidement, grâce aux gazettes dont le lectorat ne cessait de croître et de se diversifier depuis leurs débuts au XVIIe siècle ; une adaptation libre, assortie de commentaires écrits dans un style alerte, vivant, parut ainsi dès le 3 mars dans le Glaneur historique, une publication en langue française à l’audience internationale, dirigée par Jean-Baptiste Le Villain de La Varenne, bénédictin défroqué installé en Hollande. Ce fut a priori la première « véritable » apparition du vampire dans un article en langue française (elle fut précédée d’une courte communication dans le périodique Relations Véritables ; nous y revenons plus loin)

Le journaliste insistait particulièrement sur la soif de sang attribuée aux vampires. Il n’hésita pas à la qualifier de « phénomène extraordinaire ». [24]

En Angleterre, le premier article fut publié quelques jours plus tard et, dès le mois de mai, une revue utilisa le nom du mort-vivant dans un sens métaphorique (« Political vampyres »). On notera également que l’information parvint rapidement aux États-Unis (au plus tard le 5 juin, date à laquelle le Weekly Rehearsal of Boston en rendit compte).

Le débat qui s’ensuivit fut essentiellement allemand : durant la seule année 1732, il parut en plus du Visum et Repertum une dizaine de traités développant des explications de type rationaliste, théologique ou bien « magique » et une vingtaine d’articles, certains dans de très sérieux périodiques scientifiques et philosophiques.

Cette effervescence cessa rapidement : dès 1733, les mentions dans la presse se firent beaucoup plus rares, tandis que les traités commençaient de se raréfier – on n’en dénombre que deux au cours de cette année. Cependant, une vingtaine de publications abordant le sujet ou s’y consacrant parurent encore, au cours des décennies qui suivirent. En 1734, Ranft, mécontent des mauvaises interprétations que l’on faisait de son ouvrage, en livra une troisième édition, fortement augmentée elle aussi, qui, selon Antoine Faivre, constitue sans doute l’étude la plus intéressante parue à cette époque [25].

Quelques nouveaux cas furent signalés après 1734, mais ils défrayèrent relativement peu la chronique. En 1749, le pape Benoît XIV prit position dans la deuxième édition de son livre sur les béatifications et les canonisations des saints (il n’avait pas discuté du sujet dans la première [1734-1738]). Comme d’autres avant lui, il insista sur les effets de l’imagination. En 1755, à la suite d’incidents en Haute-Silésie (trente exhumations à l’issue desquelles les bourreaux de plusieurs villes, mandés pour l’occasion, exécutèrent vingt cadavres de supposés vampires), l’impératrice Marie-Thérèse publia une ordonnance recommandant « la plus grande prudence en matière de sorcellerie et de magie, surtout pour ce qui concerne la magia posthuma – dont le vampirisme fait partie. Despote éclairée, elle fait diriger les sorciers vers l’asile au lieu d’encourager la construction de bûchers. L’idée se répand alors que les gens qui croient aux vampires relèvent de la médecine. » (A. Faivre) [26]

À la suite de ces événements, l’impératrice demanda à Gerard Van Swieten, son médecin personnel, de faire la lumière sur l’affaire. Ce dernier rédigea un rapport qui fait partie aujourd’hui des écrits d’époque fréquemment cités.

La réception du vampire en France

Revenons au Glaneur et au cas de la France : un deuxième article fut publié le 17 mars. Il y était précisé que le journal avait reçu de nombreux courriers et qu’une troisième communication destinée à expliquer les faits allait suivre « sans tarder ». Toutefois, l’intérêt était déjà retombé puisque les explications en question ne furent fournies qu’en avril 1733 (« Quoiqu’il y ait déjà long tems que l’on ne parle plus, dans nos Provinces, des vampires […] »).

Entre-temps, en mai 1732, le Mercure de France avait proposé à ses lecteurs une traduction du Visum et Repertum, beaucoup plus complète, plus fidèle et non commentée, dont le titre, Wampirs, fait singulier et des plus extraordinaires, s’il est vrai, trahissait quand-même une certaine perplexité face au caractère à la fois étrange et pourtant crédible du rapport [27]. Il était indiqué que Stanojka s’était plainte d’avoir été « sucée au col » (et non pas « serrée »).

Le mort-vivant slave ne réapparut semble-t-il qu’en 1736 [28], lorsque le numéro d’octobre du Mercure historique et politique relata un cas présenté comme nouveau – curieusement, il pourrait s’agir en réalité de celui de Plogojovitz – et réimprima à cette occasion la quasi-totalité du premier article du Glaneur.

Il y eut cette fois quelques réactions. Le philosophe Boyer d’Argens, engagé dans le combat contre la superstition, saisit l’occasion et produisit en 1736 (ou 1737 ?) une analyse demeurée célèbre dans la 125ème « lettre juive » [29]. L’année suivante, la Bibliothèque Germanique évoqua également la question, et un médecin, Guillaume Rey, prononça une conférence à Lyon (sans la publier).

À notre connaissance, ce fut tout et le vampire retomba dans l’oubli. Deux nouvelles affaires furent toutefois signalées en juillet et septembre 1738 dans Mémoires historiques pour le siècle courant, mais nous n’en avons trouvé aucune trace ailleurs ; de plus les articles correspondants se réfèrent à peine aux écrits antérieurs : « la ridicule fable des Vampires, qui fit tant de bruit il y a 4 ou 5 ans […] ».

Enfin, en 1741, Gilbert-Charles Le Gendre consacra une huitaine de pages au phénomène dans son Traité historique et critique de l’opinion, un ouvrage s’attaquant aux erreurs et préjugés (le sujet est absent de l’édition de 1735).

En 1745, le vampire, orthographié « vampyr », fut mentionné dans le Supplément au Dictionnaire historique et géographique de Moreri ; la longue notice était basée entièrement sur l’article paru huit ans plus tôt dans la Bibliothèque Germanique. Le rédacteur présenta la succion du sang comme l’attribut principal du revenant. [30]

Il importe d’insister sur le caractère très réducteur d’une telle caractérisation, la véritable spécificité du vampire résidant avant tout dans ses racines culturelles et religieuses particulièrement riches, brièvement évoquées plus haut, et non dans ce rôle de buveur de sang mis en avant dans ces imprimés, mais, selon D. Soloviova-Horville, secondaire dans l’imaginaire des populations slaves.

Cependant, les Occidentaux éclairés, ignorants des particularités des peuples concernés, qu’ils jugeaient « incultes » et « grossiers », n’étaient pas disposés à explorer l’univers symbolique de leurs croyances. [31]

Ce point de vue, relayé par les autres dictionnaires, allait être définitivement consacré après qu’en 1763, le grand naturaliste Buffon, dont l’œuvre était internationalement connue, eut choisi de désigner par le terme « vampire » une chauve-souris géante qui se nourrit du sang des dormeurs, en précisant de façon insistante, quant au sens qu’il donnait au mot : « c’est-à-dire, celui qui suce le sang [des hommes et des animaux endormis] ». [32]

C’est durant cette période, en 1746, que parut le célèbre traité intitulé Dissertations sur les apparitions des anges, des demons et des esprits. Et sur les revenans et vampires. De Hongrie, de Boheme, de Moravie et de Silesie [33] auquel l’auteur, le bénédictin Dom Augustin Calmet, avait commencé de travailler cinq ans plus tôt. Cet ouvrage, publié encore plus tardivement que l’analyse de Boyer d’Argens, alors que la (très modeste) vague d’intérêt française était retombée depuis longtemps, connut rapidement trois rééditions (1749, 1751 et 1759) et trois traductions, allemande, anglaise et italienne ; il contribua ainsi à familiariser le public à la figure du vampire. [34]

Les milieux intellectuels et religieux ne furent pas convaincus par la méthode de Calmet, qui déclarait vouloir examiner les faits « en historien, en philosophe, en théologien ». Cette façon de traiter le sujet impliquait en effet une difficile cohabitation entre le religieux, pour qui la volonté de Dieu est inaccessible à l’homme, et le philosophe, qui exige des réponses [35]. Pour cette raison, le bénédictin donna « l’impression tantôt de croire, tantôt de ne pas croire, aux vampires » [36] et, comme le souligne D. Soloviova-Horville, lorsque, « à la fin de la dissertation, Dom Calmet veut mettre fin à ce double discours, et condamne fermement les croyances aux vampires en disant qu’elles sont vaines et ridicules, on a du mal à le croire. » La réputation de grand érudit du religieux, le respect dont il avait joui jusqu’alors, ne comptèrent pour rien : un dictionnaire parla par exemple d’une « compilation de rêveries, faites par un vieillard octogénaire » et (très longtemps après), en 1772, Voltaire moqua cruellement le bénédictin dans un passage du long et célèbre article qu’il consacra aux vampires, dans Questions sur l’Encyclopédie [37]. Le philosophe profita de l’occasion pour s’en prendre aussi à Boyer d’Argens, à l’égard duquel il se montra très injuste. Il était inconcevable en France que l’on pût s’intéresser sérieusement à de telles histoires.

Par la suite, aucune autre étude française ne paraîtra au XVIIIe siècle : il existe seulement quelques commentaires plus ou moins argumentés, surtout ceux de Louis Antoine Caraccioli, qui revint à plusieurs reprises sur le sujet. Enfin, ainsi que le nota Antoine Faivre à Cerisy, l’analyse du religieux fut longtemps la plus fréquemment citée, tous pays confondus, avec celle de Boyer d’Argens.

Au sujet de la réception du vampire en France, ajoutons qu’en dehors de Calmet, de quelques journalistes – surtout La Varenne, qui, au début, se passionna pour la question –, et de certains lecteurs de gazettes, tous les commentateurs français que nous connaissons rejetèrent sans équivoque l’existence des vampires. De plus, l’information circula mal, les uns ignorant généralement les écrits des autres ; par exemple, la lecture des textes de Boyer d’Argens, de Le Gendre, et du rédacteur de la Bibliothèque Germanique nous laisse penser que ces auteurs n’ont découvert le vampirisme qu’en 1736. De même, cette phrase dans le numéro d’avril 1755 du Mercure historique, cité plus haut : « Des lettres venues de la Haute Silésie nous ont annoncé la reproduction de la Superstitieuse folie des Vampires, ou Sang-sues, qui, selon les avis, faisaient tant de ravages, il y a environ 30 ans, mais dont on n’a point entendu parler depuis… » conduit au même type de conclusion. Signalons aussi qu’en dehors de Calmet, personne n’évoque le troisième article du Glaneur ou ceux du Mercure Galant (que La Varenne lui-même ne connaît pas). Surtout, il est frappant de constater qu’au XVIIIe siècle, les débats allemands n’eurent pour ainsi dire aucun écho dans notre pays. À notre connaissance, seuls le rédacteur du Glaneur, Calmet et Voltaire en parlent – le premier, de façon assez précise, dans son dernier article, le deuxième, lorsqu’il cite cet article, et Voltaire, furtivement, quand il note en 1772 qu’ « on n’entendit plus parler que de Vampires depuis 1730 jusqu’en 1735 » (il nous semble en effet, que cette remarque concerne uniquement l’Allemagne). Dans un même ordre d’idée, le Visum et Repertum est le seul texte étranger traduit en français avant le XXe siècle.

Plus tard, le « vampire historique » allait sombrer dans un oubli durable en Europe occidentale : les premières études générales ne furent publiées qu’au XXe siècle (1914 en Angleterre, à partir des années 1950 en France). Les premiers travaux bibliographiques vraiment aboutis, nécessaires à une appréhension satisfaisante du phénomène, datent quant à eux des années 1990 [38]. Sans doute le contraste entre la pensée des Lumières et ces croyances était-il de nature, au moins dans le cas de la France, à ce que le sujet fût durablement considéré clos, dépourvu d’intérêt.

La survie du vampire par la littérature ; les premières œuvres, le texte fondateur

C’est par la littérature que la survie du mythe fut assurée. La première œuvre connue se consacrant au thème, Der Vampir, d’August Ossenfelder, date de 1748 ; il s’agit d’un poème de circonstance ayant pour fonction d’illustrer la traduction, dans une revue scientifique allemande, de l’analyse de Boyer d’Argens.

Les débuts du vampire en littérature – un vampire n’ayant plus qu’un rapport lointain avec le monde paysan slave et ses croyances païennes – se situent plutôt à l’aube du Romantisme. Ils furent précédés et favorisés par l’émergence d’une nouvelle esthétique de la mort et des sentiments, dont témoignent entre autres la « poésie de cimetière », initiée dès le milieu du XVIIIe siècle par Gray et Blair, et, quelques dizaines d’années après, l’érotisme macabre des romans gothiques et des récits du marquis de Sade. [39]

Les deux premières œuvres habituellement citées furent allemandes : Lenore de Bürger (1773), une ballade qui allait développer chez les romantiques l’attrait pour le fantastique morbide, et, en 1797, La Fiancée de Corinthe, que son auteur, Goethe, qualifia lui-même de « poème vampirique ». Ensuite, d’autres poèmes, anglais cette fois, plus ou moins liés au thème, parurent : Christabel, de Coleridge (sans doute commencé en 1797, publié en 1816), Thalaba the Destroyer (1801), de Robert Southey, qui s’inspire de Lenore, où apparaît peut-être pour la première fois un vampire dans la littérature anglaise, The Vampyre, d’un certain John Stagg (1810), qui constitue a priori la première œuvre britannique consacrée au thème, Le Giaour, de Byron (1813), La Belle Dame sans Merci et Lamia, de Keats (1819 et 1820).

Toutefois, en dehors de Stagg, les poètes romantiques anglais n’ont utilisé le thème vampirique que d’une façon allusive et fragmentaire ; de manière générale, on ne peut pas considérer le vampire comme un thème majeur d’inspiration pour la poésie romantique, et même pour la poésie en général, l’effet fantastique en tant que tel n’étant pas recherché dans la grande majorité des cas, le surnaturel n’étant là que pour créer une atmosphère, mais ne constituant pas l’essentiel du message poétique. « Chez Keats, comme chez Southey et Byron, le fantastique n’est utilisé qu’à des fins allégoriques. Dans une telle perspective, le vampire devient alors un symbole qui permet d’exprimer toutes sortes d’idées poétiques, comme celles de la beauté fatale ou du caractère inéluctable de la mort. » [40]

C’est la prose et non pas la poésie qui investira et perpétuera le thème. Le premier récit à l’introduire fut peut-être Les Morlaques, un roman peu connu aujourd’hui, écrit en français, publié de façon très confidentielle en Italie. L’auteure, Justine Wynne, était une connaissance de Casanova ; c’est Miss X. C. V. dans ses Mémoires.

Dans Le Manuscrit trouvé à Saragosse, commencé dans les années 1790, l’écrivain polonais Jan Potocki utilisa à plusieurs reprises le mot pour désigner des personnages n’ayant en fait aucun rapport avec le mort-vivant slave et il fit explicitement référence à celui-ci dans un court passage. Malgré ces diverses allusions, on ne peut pas considérer que son roman aborde le thème.

Nous ne connaissons pas d’autre apparition du vampire dans la prose en langue française, au XVIIIe siècle. Selon les spécialistes, le roman gothique, bien que riche de centaines de titres, ne l’exploita jamais.

En 1801, un roman en trois volumes intitulé Der Vampyr [41] parut en Allemagne, où, si l’on en croit l’auteur de la Zauber-Bibliothek (1821), les vampires étaient déjà presque oubliés. Aucun exemplaire n’est référencé mais, au vu d’autres livres de l’auteur, Theodor Ferdinand Kajetan Arnold, on peut légitimement penser qu’il s’agit bien d’une histoire se consacrant au thème. Elle pourrait donc être la toute première [42]. Un deuxième roman allemand, dont le titre se traduit par « Le Vampire, ou les noces sanglantes de la belle Cratine, histoire bohémienne » [43], fut publié anonymement en 1812. Nous n’avons pas d’information sur ce récit (dont il n’existe sans doute pas de traduction).

L’œuvre qui constitue le véritable point de départ est anglaise : The Vampyre, de J. W. Polidori, le médecin et secrétaire de Lord Byron. Elle fut écrite à la suite du célèbre séjour de l’été 1816, à la Villa Diodati, près de Genève, que relate Mary Shelley dans la préface de Frankenstein, au cours duquel, après qu’eut été lancée l’idée que chacune des personnes présentes pourrait écrire un récit terrifiant, la jeune femme conçut le projet de son grand roman. L’auteur du Giaour commença une histoire de vampire qu’il n’acheva pas, mais dont il parla à Polidori, qui rédigea alors The Vampyre. Le conte fut publié en avril 1819 dans la presse.

L’anecdote est très connue : l’éditeur, cherchant a priori à augmenter ses ventes, attribua le récit au célèbre poète ; Polidori protesta dès le lendemain, précisant qu’il avait entièrement écrit le récit et que l’idée originale venait de Byron. Ce dernier tint de son côté à décliner toute responsabilité quant à la paternité de cette œuvre. Malgré cela, la première édition en librairie fut elle aussi publiée sous son nom, et les notes qu’il avait prises durant le séjour en Suisse, dans lesquelles on retrouve des éléments de la nouvelle de Polidori, parurent contre sa volonté, quelques mois plus tard, chez son éditeur attitré…

La nouvelle fut traduite vers le début du mois de juin en français, de nouveau sous la signature de Byron puis, très rapidement aussi, en allemand. Une autre traduction française parut en septembre, dans les Œuvres de Byron. Le succès fut particulièrement important. D’autres pays y eurent presque immédiatement accès, dont les États-Unis où, de plus, un récit intitulé The Black Vampyre, a Legend of St Domingo fut publié dès la fin du mois de juin. [44]

Il est intéressant de noter à ce sujet que de nombreux cas de « vampirisme » furent recensés aux États-Unis, durant plus d’un siècle, à partir des années 1780. Les croyances en question se manifestèrent presque invariablement lors d’épidémies de tuberculose, qui provoquaient des décès par « consomption ». Les morts incriminés étaient soupçonnés d’absorber les forces vitales des vivants et les réactions des populations étaient similaires à celles des Européens (exhumations, crémations…). Le terme « vampire » aurait toutefois été utilisé plutôt par les journalistes que par les populations. La Revue Britannique, notamment, rendit compte d’une de ces affaires dans son numéro de juin 1854 [45]. L’écrivain américain H. P. Lovecraft s’inspira de ce phénomène en 1924, pour la nouvelle intitulée The shunned house.

Le vampire littéraire en France au XIXe siècle

En France, la naissance du vampire littéraire doit beaucoup au remarquable et très avisé Charles Nodier. Celui-ci endossa habilement le rôle de spécialiste de la question vampirique, notamment en faisant paraître rapidement un très long compte-rendu de la nouvelle anglaise et en préfaçant le tout premier récit que celle-ci inspira, Lord Ruthwen, ou les vampires, de Cyprien Bérard, commercialisé en février 1820. Il faut noter à ce sujet que l’image peu sérieuse véhiculée par le thème l’incita à veiller farouchement à sa réputation et, lorsque l’éditeur de Lord Ruthwen lui attribua la paternité du livre pour des raisons commerciales, il s’ensuivit un bref mais violent conflit entre les deux hommes.

Peu de temps après, l’écrivain fit représenter un mélodrame : Le Vampire. Cette pièce, jouée dès le 13 juin 1820, mais manifestement écrite, au moins en partie, en juillet 1819 [46], précéda de quelques jours celles de ses concurrents directs et constitua la première adaptation mondiale du récit anglais. Elle obtint un immense et durable succès populaire, mais, surtout, elle eut un rôle majeur dans le développement du thème, inspirant, en France ou à l’étranger, des adaptations, des imitations, des parodies et des opéras.

Une version anglaise, The Vampire or the bride of the Isles, fut ainsi représentée dès le mois d’août (et reprise la même année puis en 1830, aux États-Unis, où le public eut d’ailleurs l’occasion d’applaudir quelques autres pièces au cours des décennies suivantes). [47]

C’est cette adaptation du mélodrame français qui permit au public britannique de se familiariser avec le personnage créé par Polidori, incitant d’autres auteurs de théâtre à s’en emparer.

Nodier publia l’année suivante l’ambitieuse Smarra ou les démons de la nuit (1821), qui entretient quelques liens avec le thème, mais ce récit peu conforme aux attentes des publics cultivé et populaire fut mal reçu [48]. L’auteur de Trilby délaissa alors durablement les morts-vivants ; il est en effet très probablement étranger à la compilation Infernaliana qui lui est habituellement attribuée. [49]

Si le vampire trouva instantanément sa place dans nos théâtres, il en alla autrement dans le domaine de la littérature puisqu’il s’écoula presque cinq ans avant que ne parût, après Lord Ruthwen, un autre récit qui lui fût dédié : La Vampire ou la Vierge de Hongrie, du talentueux Étienne-Léon de Lamothe-Langon [50]. En 1823, cependant, Léon Dusillet, un ami de Nodier, avait livré un roman intitulé Yseult de Dôle, qui consacre quelques pages intéressantes et surprenantes au thème.

Durant les sept années qui suivirent, la publication la plus remarquable fut La Guzla de Prosper Mérimée, une prétendue traduction de poésies « illyriques » dans laquelle le vampire tient une large place. Écrite en 1825 ou 1826 selon V. M. Yovanovitch [51], elle fut commercialisée en 1827. On ne dénombre en revanche aucun roman, aucune nouvelle sur le thème, mais seulement quelques très rares textes s’y rattachant de façon plus ou moins lointaine.

Il est très probable qu’à l’instar de Nodier, les écrivains furent réticents à traiter un sujet ridiculisé par les parodies théâtrales, ouvertement méprisé et moqué par une partie de la presse.

À notre connaissance, très peu de textes parurent durant la période 1830-1833 que l’on associe pourtant à la naissance de la littérature fantastique française, après la vague de traductions du conteur allemand E. T. A. Hoffmann et sa présentation au public. À la fin de l’année 1831, Jacques Boucher de Perthes, l’éclectique père de l’Homme antédiluvien, fit paraître Paola, un court et remarquable roman qu’il avait écrit en 1823. Inspiré d’un fait divers [52], ce récit met en scène une créature dont la nature n’est pas précisée clairement, mais qui est un vampire, à tout le moins un être apparenté. En décembre 1832, c’est-à-dire huit ans après la Vierge de Hongrie, parut Le docteur Guntz, de Charles Nodier. Cette courte et touchante nouvelle, consacrée au thème mais absolument atypique, fut l’ultime contribution de l’auteur de La Fée aux miettes, qui avait presque à lui seul lancé la mode du vampire en France. Ce fut également son seul écrit littéraire entièrement personnel sur le sujet. Nodier cherchait-il à donner une nouvelle impulsion au genre, ou ressentait-il le besoin d’y revenir une dernière fois, après sa participation opportuniste au mélodrame et à Lord Ruthwen, puis l’échec sans doute douloureux de la très intéressante Smarra ?

C’est seulement vers 1835, semble-t-il, que le vampire commença d’être plus présent dans la littérature imprimée en langue française. La Morte amoureuse de Théophile Gautier, par exemple, date de 1836 et, à partir de 1837 (pas avant, apparemment), Lamothe-Langon, connu pour être très attentif à suivre le goût du public, se pencha de nouveau sur le sujet, publiant en peu de temps quatre nouvelles s’y consacrant, et, plus tard, un second roman : L’homme de la nuit, ou les mystères (1842). Ces publications firent de lui le plus grand contributeur pour la première moitié du XIXe siècle.

Pour les œuvres de la seconde moitié du siècle, nous renvoyons à la liste que nous avons établie, en précisant qu’il nous paraît certain que les découvertes à venir, liées par exemple aux futures mises à disposition sur Internet de documents anciens numérisés, ne changeront rien au fait que les romans de cette période sont dus à des auteurs de littérature populaire – essentiellement Paul Féval et Pierre-Alexis Ponson du Terrail.

Enfin, durant le XIXe siècle (et une large partie du XXe), les textes étrangers ne constituèrent manifestement pas une priorité pour les traducteurs ; plus précisément, les récits vampiriques nous semblent avoir souvent été négligés. Par exemple, il fallut attendre 1985 pour pouvoir lire la célèbre histoire For the Blood is the Life de l’Américain F. M. Crawford (1905), alors que, dès le XIXe siècle, plusieurs œuvres de ce romancier, certaines aux résonnances fantastiques, avaient fait l’objet de traductions. De même, la remarquable nouvelle de Raupach, Laßt die Todten ruhen. Ein Mährchen (Laisse dormir les morts), parue en 1823 ne fut traduite que vers la fin du XXe siècle alors qu’une version anglaise, qui aurait pu être utilisée, fut publiée elle aussi en 1823. Le cas de Carmilla de Le Fanu, dont il est question ci-dessous, est encore plus marquant (voir notre bibliographie).

Comment le vampire devint anglo-saxon à partir de la fin du XIXe siècle

Dans le cas bien sûr très important de la Grande-Bretagne, Jean Marigny estime que les débuts de ce personnage littéraire furent timides ; vers 1830, il avait encore assez peu pénétré les milieux populaires. La situation commença d’évoluer avec deux récits qui devaient, bien plus que d’autres, laisser des traces profondes : Varney the Vampyre (1847), un roman volumineux, très apprécié du public en dépit de ses incohérences, et, en 1872, la très belle nouvelle intitulée Carmilla, de J. S. Le Fanu. [53]

Chacun des deux, par ses caractéristiques, et, pour ainsi dire, indépendamment de ses qualités littéraires, inspira de nombreux auteurs et contribua ainsi à assurer la postérité du thème – à cet égard, les œuvres françaises, dont certaines sont pourtant absolument remarquables, ne creusèrent pas de tels sillons.

Vers la fin du siècle, alors que la ghost story connaissait son apogée, de nombreuses histoires furent publiées, surtout dans des revues populaires largement diffusées – les mêmes où paraissaient par exemple les aventures de Sherlock Holmes [54]. C’est dans cette période au cours de laquelle le vampire pénétra vraiment le grand public anglais que s’inscrit Dracula (1897), roman sans lequel le thème du vampire en littérature n’aurait probablement jamais atteint l’importance qu’on lui connaît de nos jours. Bram Stoker commença d’y travailler dès 1890.

Ce mouvement se prolongea jusqu’à la Première Guerre mondiale, faisant de cette créature un élément inséparable de la culture anglo-saxonne. Cela étant, J. Marigny insiste sur le fait qu’avant cette orientation importante de la littérature vampirique, l’intérêt pour le thème n’était l’apanage d’aucun pays européen, la France, en particulier, pouvant être considérée comme une « terre d’élection ». [55]

La littérature vampirique aurait pu s’éteindre dès le début des années trente, alors que le goût des Britanniques pour la ghost story déclinait et que, dans ce domaine, l’ère des grands classiques était révolue. Cependant, elle connut dès cette époque un renouveau aux États-Unis, grâce aux pulps, ces publications populaires tirées sur un papier de mauvaise qualité, dont les forts tirages et le coût modique assuraient une large diffusion.

En effet, vers 1925, une littérature fantastique originale émergeait dans ces revues, parallèlement à la naissance d’un cinéma d’horreur et, en particulier, des histoires de vampires y étaient publiées. [56]

En 1927, la pièce de théâtre adaptée du roman de Bram Stoker triompha à Broadway, emmenée par Bela Lugosi, après avoir connu le succès en Angleterre trois années durant. Le Dracula de Tod Browning, réalisateur en 1927 de Londres après minuit où évoluent de faux vampires, sortit en 1931, la même année que Docteur Jekyll et M. Hyde, et Frankenstein, un an avant La Momie, L’île du docteur Moreau, Freaks et White Zombie

Dès lors, les histoires de vampires se multiplièrent dans les pulps et le lecteur américain, peu habitué jusque-là à cette littérature – il semble en effet n’exister que très peu de récits antérieurs aux années vingt –, s’en imprégna profondément [57], tout en découvrant les Lovecraft, Robert E. Howard et autre Clark Ashton Smith. Sans doute ces fictions l’aidaient-elles également à oublier la Grande Dépression…

Si les auteurs britanniques s’étaient fréquemment inspirés au cours des décennies précédentes de Carmilla et Dracula, les Américains, quant à eux, subirent uniquement l’influence du roman de Stoker, qui leur avait été révélé par le cinéma, et mirent généralement « en scène des comtes ou barons vampires habitant de sombres châteaux en Europe centrale » [58].

Ces nombreuses histoires dont la plupart sont à juste titre oubliées aujourd’hui, permirent aux États-Unis de combler définitivement leur retard sur les îles britanniques, et de faire du vampire un élément familier de l’imaginaire collectif anglo-saxon. Mieux, cela assura à ce personnage le statut de mythe moderne. [59]

Comme l’illustrent ces productions littéraires, il était difficile après une œuvre aussi aboutie que Dracula, où le thème du vampire est codifié en détail, d’écrire des récits à la fois originaux, attrayants et conformes à la tradition. Selon les mots de Jacques Finné, rapportés par J. Marigny, « “Dracula est une fin de parcours. Après lui, la thématique en était réduite au rabâchage […] Le père du vampire moderne faillit être, en même temps, son assassin.” » [60]

Pour cette raison peut-être, certains auteurs abordèrent le thème d’une façon très inhabituelle, en mettant par exemple en scène des plantes vampires, des créatures extra-terrestres avides de sang ou des vampires psychiques, qui absorbent d’une façon ou d’une autre l’énergie vitale de leurs victimes.

Il fallut attendre 1954 pour voir un écrivain se libérer du poids de Dracula et publier un roman remplissant les trois conditions énoncées ci-dessus ; ce fut Richard Matheson, avec I am Legend, une œuvre de science-fiction.

Longtemps après, en 1976, Interview with the Vampire, d’Anne Rice, allait à son tour réunir ces qualités et, surtout, marquer par la même occasion le véritable tournant dans l’évolution du vampire en littérature.

« On peut dire, toute proportion gardée, qu’Anne Rice a joué pour le vampire contemporain le même rôle que Stoker à la fin du XIXe siècle. Elle a, à son tour, inventé une nouvelle façon de concevoir le personnage. Celui-ci n’a plus rien de démoniaque ; il est capable d’aimer et de souffrir comme le commun des mortels et le lecteur peut s’identifier à lui. […] »

Ce roman suscita un « très grand enthousiasme auprès d’un public international dont une partie ne s’intéressait pas particulièrement aux vampires. En ouvrant de nouvelles perspectives sur ces personnages et en réussissant à atteindre un vaste lectorat, plus exigeant que le précédent, Anne Rice a inauguré un véritable âge d’or du vampire. […] des fan-clubs et des associations diverses sont créés dans le monde entier […] En moins de dix ans paraissent des romans et des nouvelles d’une qualité exceptionnelle comme […] Tous ces récits donnent l’impression que la littérature vampirique a enfin atteint l’âge adulte et que Lestat et ses semblables ne sont plus réduits au rôle de simple épouvantail. » [61]

Un mot sur les ouvrages présentés ; le thème du vampire dans la bibliophilie

S’agissant cette fois des lots composant cette collection, un peu plus de quarante, en majorité du XVIIe ou du XVIIIe siècle, ont trait à l’histoire du vampire. Plus d’une centaine concernent la littérature ; la plupart sont antérieurs à 1900.

Une part non négligeable est laissée aux périodiques. Les uns témoignent « en direct » des troubles de 1732 ; d’autres rendent compte d’événements plus tardifs : ils illustrent la façon dont les croyances étaient perçues par les Européens occidentaux, ainsi que leur persistance. Plusieurs se rapportent à la littérature : fictions parues dans la presse (et, souvent, non reprises en librairie), articles illustrant la naissance de la mode vampirique…

Enfin, quelques lots de types différents, notamment des imprimés relatifs au cinéma, des gravures et dessins anciens, des lettres, complètent l’ensemble.

Pour la partie historique, nous ne nous sommes jamais éloigné du sujet : nous ne présentons par exemple aucun ouvrage sur Gilles de Rais ou sur le vaudou.

Concernant la littérature, les frontières du thème sont plus extensibles (très discutables parfois) et nous avons par ailleurs été un peu moins restrictif. Par exemple, une place est faite à des récits qui renouvellent le thème (« vampires psychiques » et autres créatures se nourrissant de l’énergie vitale de leurs victimes) et à quelques histoires mettant en jeu des revenants en chair ne pouvant raisonnablement pas être considérés comme des vampires. Néanmoins, les œuvres de ce type sont, par choix, fortement minoritaires au profit de celles qui véhiculent une image plus traditionnelle du mythe.

De façon générale, nous n’avons pas recherché systématiquement l’exhaustivité. Par exemple, d’assez nombreuses éditions originales plutôt courantes, comme Les Après Dîners de S.A.S. Cambacérès (1837), Les Tribunaux secrets (1851) ou encore Folk-Lore Chinois Moderne (1909) ne figurent pas. En revanche, nous présentons un nombre relativement important de lots extrêmement rares.

Par ailleurs, il est important de souligner qu’il n’existait jusqu’à présent, à notre connaissance, quasiment aucun catalogue de libraire ou de vente publique dédié au vampire historique ou littéraire, ou lui accordant ne serait-ce qu’une section. Plus précisément, la seule incursion dans le domaine, tous pays et époques confondus, pourrait être celle opérée en 1975 par Rainer G. Feucht (librairie BMCF), qui fit alors œuvre de pionnier. Selon lui, aucun catalogue de ce genre n’existait auparavant en Allemagne, « (si ce n’est dans le monde) ». Le sien comporte 202 numéros incluant quatorze livres antérieurs au XIXe siècle, dont neuf très rares (R. G. Feucht en a produit un autre en 1981, mais dans la mesure où il est consacré à des aspects du thème qui ne nous concernent pas ici et qu’il comporte de très nombreux livres modernes, nous ne l’avons pas pris en compte).

Dans le cas du vampirisme historique, cette carence, surprenante au premier abord, pourrait s’expliquer en partie par l’absence d’études d’ensemble (cf supra). En effet, le mort-vivant slave perd beaucoup de son intérêt dès lors que l’on ignore les diverses conditions et causes profondes qui ont présidé à sa naissance. Réduit à n’être que le lointain et impalpable produit de superstitions jugées grossières, voire méprisables, on peut concevoir qu’il n’ait pas suscité d’engouement particulier ni même de curiosité parmi les collectionneurs. Une autre raison, peut-être plus importante encore, est le faible nombre de titres à collectionner et leur rareté sur le marché, qui rendent extrêmement difficile et même inévitablement insatisfaisante, en l’absence d’une bibliographie aboutie, la constitution d’une collection tant soit peu ambitieuse. [62] Sans doute cette rareté n’est-elle d’ailleurs pas sans liens avec l’indifférence consécutive à l’absence d’études, les livres les moins estimés n’étant pas ceux que l’on conservait en priorité d’une génération à l’autre. [63] En tout état de cause, réunir ne serait-ce qu’une poignée de monographies allemandes du dix-huitième siècle autres que les deux ou trois titres que l’on voit passer de temps en temps en vente (« régulièrement » mais rarement) nécessite, nous semble-t-il, de nombreuses années de recherches opiniâtres.

Enfin, précisons que, quitte à nous montrer répétitif, nous avons repris dans nos fiches certains éléments de l’introduction ou de notre bibliographie, afin que chacune des trois rubriques – qui constitue un complément aux deux autres – puisse être lue indépendamment, ou presque. D’autre part, plutôt qu’user de paraphrases ou de résumés dans nos commentaires, nous avons fréquemment choisi de citer des extraits des ouvrages que nous avons utilisés. L’intention était d’être aussi fidèle que possible à la pensée des auteurs. Nous sommes particulièrement reconnaissant à Antoine Faivre, Jean Marigny et Daniela Soloviova-Horville de nous avoir autorisé à puiser dans leurs très précieux travaux, ce que nous avons fait abondamment.

Les lots sont présentés par ordre chronologique. Nous avons généralement reproduit sans les modifier les textes cités, en conservant aussi les fautes. Pour simplifier, nous avons cependant fait quelques exceptions. Par exemple, « ils devroient eftre » (« ils devraient être »), devient « ils devroient estre ». Les dimensions données dans les descriptions physiques des livres sont celles des feuillets.


[1] Les citations de cette auteure sont signalées par les initiales D. S-H. Sa thèse est en accès libre sur le site calameo.com : deux fichiers donnant l’intégralité de la version originale, plus longue que celle sur papier. Lorsque nous nous y référons, nous prenons en compte les deux versions, en indiquant d’abord les pages correspondant à la publication en librairie. Dans le cas présent : p. 18-19 (ou 26-27).

[2] D. S-H, p. 39 (ou 61-62).

[3] Ibid., p. 19-20 (ou 28).

[4] Ibid., p. 20-21 et 91-95 (ou 29-30 et 145-151).

[5] Ibid., p. 20-21 (ou 29-30).

[6] Ibid., p. 21 (ou 30). Daniela Soloviova-Horville a eu la gentillesse de nous préciser que, de son point de vue, « les civilisations qui pratiquent l’inhumation [sans prendre en compte une dimension religieuse quelconque] sont celles qui sont le plus favorables à l’apparition de telles craintes du cadavre “vivant” ». Précisons d’autre part que cette auteure aborde également dans son ouvrage très détaillé les conséquences de l’apparition de l’hérésie bogomile dans les Balkans, à partir du Xe siècle ; dans cette doctrine, la mort était considérée comme un événement abject et abhorré, le cadavre comme une matière morte, en proie aux forces obscures (p. 30-32 et 42 [ou 45-49 et 66]).

[7] Pour la question des traces écrites : Ibid., p. 17-18 (ou 24-26).

[8] D. S-H, p. 42 (ou 66).

[9] Sur la question de la crainte des morts : Robert Baudry : Épiphanie des vampires, Cerisy, p. 92-93 (voir les ouvrages référencés à la suite de cette introduction). L’auteur précise que « les Indo-Européens semblent avoir été les grands propagateurs de cette croyance, diverses formes de vampires se rencontrant, sous divers noms, sur toute l’aire couverte par leurs migrations ».

[10] « Malgré les distances qui séparent les continents, malgré la succession de civilisations, certaines croyances se retrouvent partout sous une forme identique et l’on peut en suivre la trace au cours de l’histoire. […] Telles sont la plupart des superstitions, dont les aspects les plus quotidiens, sous leur diversité apparente, ne se séparent jamais d’un tronc fondamental et nous relient aux grands Symboles primordiaux. […] Contrairement à ce que pensait Voltaire […], il y a toujours eu des vampires, et cette superstition ne remonte pas au dix-huitième siècle, mais à la naissance même de l’humanité […] L’Antiquité nous a laissé des témoignages sur les rites suivis et les formules d’exorcisme employées ; au moyen âge les chroniqueurs citent des cas précis ; mais il faudra attendre le dix-huitième siècle pour voir apparaître des “traités” théologiques et scientifiques consacrés à cet important problème. » (Antoine Faivre, Les Vampires, début de l’introduction. La thèse de Daniela Soloviova-Horville s’ouvre également par une réflexion sur ces questions essentielles)

[11] Mercure Galant, p. 115-116 (mars) et 62-69 (mai)

[12] D. S-H, p. 142-143 (ou 219-221)

[13] Mercure Galant, février 1694, p. 13-119

[14] A. Faivre, Cerisy, p. 47. Cet auteur discute ensuite assez longuement de cette interprétation du vampirisme (p. 55-59). Nous rendons compte de son analyse dans la fiche consacrée à notre exemplaire de l’édition de 1728 de l’ouvrage de Ranft.

[15] Notons que dès le 10 février 1693, indépendamment des articles du Mercure Galant, un docteur de Sorbonne, sollicité par un correspondant polonais, avait rendu un avis sur les événements. Il avait en particulier condamné les décapitations des cadavres incriminés, « apparus en songe » à leurs victimes. Voir à ce sujet le second tome du Dictionaire [sic] des cas de conscience de Lamet et Fromageau (1733, p. 13-20) ; cette publication n’est pas mentionnée dans la documentation dont nous disposons. Voir également l’édition de 1749 du traité de Calmet sur les vampires (infra), tome 2, p. 218 et 227-232. Fait intéressant, le numéro d’avril 1733 du Mercure de France fait le rapprochement entre son article de mai 1732 et les événements relatés dans le dictionnaire (sans citer pour autant les articles du Mercure Galant…).

[16] Voir l’article de Koen Vermeir listé ci-dessous (p.5).

[17] D. S-H, p. 145-146 et 9 (ou 223-225 et 11-12).

[18] Ibid., p. 148 (ou 226-228). La traduction est d’Antoine Faivre.

[19] Ou presque : voir les trois entrées consacrées à un certain Johannes Kanold dans la bibliographie d’Antoine Faivre.

[20] Ceux-ci ne semblent pas avoir laissé de traces écrites à l’époque : ils ne furent mentionnés qu’à partir de 1732, notamment par Calmet dans son traité. Voir A. Faivre, Cerisy, p. 49.

[21] A. Faivre, Cerisy, p. 49.

[22] Traduit par A. Faivre, Les Vampires, p. 55-56.

[23] A. Faivre, Les Vampires, p. 253 et Cerisy, p. 50-52.

[24] D. S-H, p. 152-153 (ou 236-238).

[25] Ranft explique ses motivations dans la préface. La remarque d’A. Faivre figure dans sa bibliographie.

[26] On trouvera les réflexions de Benoît XIV aux pages 323-324 de De servorum dei beatificatione et beatorum canonizatione (1749), qui constitue le quatrième tome de BENEDICTI XIV : Opera in duodecim tomos distributa. Ce texte est traduit dans la version française de l’anthologie d’Ornella Volta : Roger Vadim présente: Histoires de vampires (1961). Voir également Antoine Faivre, Cerisy, p. 54. Au sujet de la réaction de l’impératrice : A. F., Cerisy, p. 59-60. Les événements de Haute Silésie furent relatés dans la presse française, en particulier dans les numéros d’avril et mai du Mercure historique et politique. Ces deux articles, les plus complets de ceux que nous avons consultés, font état d’un rescrit de Marie-Thérèse mais nous ne sommes pas certain qu’il s’agisse du texte juridique que cite A. Faivre, pour lequel, surtout, nous manquons d’informations. Ils ne sont pas mentionnés dans notre documentation.

[27] D. S-H, p. 156 (ou 242-243).

[28] Toutefois, le numéro d’août 1732 du Journal des Sçavans aborde indirectement la question dans le compte-rendu d’un livre ayant pour sujet la ville de Varsovie, publié deux ans plus tôt par le premier Médecin du Roi de Pologne. Il est question dans un passage d’exhumations et de décapitations d’Upierz, soupçonnés de sortir « du sépulcre pour répandre la peste dans le Pays, pour effrayer les vivans et leur faire des blessures ». On apprend que selon l’auteur, C-H Erndtel, « de pareilles exécutions contre des morts se font tous les jours en Pologne par l’autorité de Juges aussi crédules et aussi superstitieux qu’ignorans». Le journaliste ne connaît manifestement pas l’existence des articles du Glaneur et du Mercure de France. Le mot « vampire » est absent de ce compte-rendu et Upierz est traduit par « sorcier ». Il est précisé que ce dernier terme s’applique à des personnes soupçonnées de sortilèges pendant leur vie et qu’il suffit, pour être considéré ainsi, « qu’il paroisse sur le corps mort quelque marque extraordinaire, quoique naturelle », telle que l’absence de barbe pour un homme… (p. 447-448) Cet article qui témoigne à la fois des croyances en Pologne en 1730 et de la réception du vampirisme en France n’est pas mentionné dans notre documentation. Notons à ce sujet que la brève communication évoquée plus haut, parue dans Relations Véritables et antérieure à la première publication du Glaneur, semble n’être connue que depuis peu de temps. Le mot « vampire » y est « presque » cité (nous ne pouvons pas rentrer ici dans les détails). Voir Johan Pierret : Une brèche d’irrationalité au siècle des Lumières ? Traités et récits francophones de vampires entre France et Empire autrichien. Faculté de philosophie, arts et lettres, Université catholique de Louvain, 2018. Prom. : Mostaccio, Silvia ; Zanone, Damien. http://hdl.handle.net/2078.1/thesis:16870 » ; p. 60-61. J. Pierret, qui semble seul à discuter de cet article, l’a découvert grâce à un dépouillement physique et non pas numérique d’imprimés.

[29] On lit habituellement que cette lettre parut en 1737 ; le recueil dans lequel elle figure porte en effet cette date. Cependant ce recueil est formé par la réunion de livraisons (les lettres) qui parurent d’abord séparément : l’éditeur fournissait avec la dernière une page de titre, une préface etc. Celle sur les vampires est à la date 1736, comme les 121e, 129e, 130e et 131e.

[30] Tome 3, p. 911. Notre documentation ne fait pas mention de cet article : selon celle-ci, la première apparition du vampire slave dans un dictionnaire français eut lieu en 1752, la définition n’occupant qu’une seule ligne et ne faisant que renvoyer à l’article « Stryges ».

[31] D. S-H, p. 317 (ou 496-497). Dans The Vampire : Origins of a European Myth, Thomas M. Bohn commente un article d’avril 1732 du Neu-eröffnetes Welt- und Staats-Theatrum dans lequel l’auteur fait un rapprochement entre le vampire nouvellement mis au jour, les morts mâcheurs et l’upierz polonais. Bohn note que ce point de vue [quoique juste] est rarement partagé : « Le manque d’intérêt des médecins et des officiers habsbourgeois pour les modes de vie de la population de la région de la frontière militaire des Habsbourg, résultant de leur incompréhension des traditions locales, s’est ensuite reflété dans l’interprétation savante des cadavres non décomposés. Les contributions sans préjugés, telles que la remise en question du caractère unique des vampires par [cette revue…], restèrent largement une exception. » (passage traduit de la page 91) Dans La Mythologie slave (1901), le spécialiste Louis Léger consacre un chapitre à « la vie d’outre-tombe » sans qu’aucune référence aux vampires, même lointaine, n’apparaisse. Il s’interroge sur l’existence d’un culte des morts, précise que l’on ne saurait se baser sur des études basées sur des textes dont il a été établi par la suite que certains sont absolument apocryphes et conclut que « les traditions encore existantes en dépit du christianisme chez certains peuples slaves sont jusqu’à nouvel ordre la meilleure preuve à fournir pour démontrer que leurs ancêtres païens avaient l’idée d’une vie d’outre-tombe. C’est le folk-lore qui doit ici suppléer au silence des textes anciens. » Il écrit d’ailleurs : « Au fond nous savons très peu de chose des idées des Slaves païens sur la vie d’outre-tombe. » (p. 203) Inversement, il avait rapporté quelques généralités sur le vampirisme dans ses Études slaves (1875) sans proposer de lien avec les rites funéraires. (p. 178-179)

[32] Ibid., p. 212-214 (ou 336-339).

[33] D. S-H fait remarquer que la mention « De Hongrie » est inexacte puisque l’annexion de la Serbie à l’Empire des Habsbourg prit fin en 1739. Elle précise que pour cette raison, ce pays fut longtemps considéré à tort comme le berceau du vampirisme, de nombreux auteurs ayant propagé l’erreur de Calmet. Elle ajoute que la figure du vampire est étrangère aux croyances populaires des Magyars (Ibid., p. 173-174 [ou 278-279]).

[34] Le succès de librairie de l’ouvrage est attribuable aux nombreuses histoires de revenants recueillies par l’auteur et mises en valeur par son écriture soignée, sachant ménager les effets. Plus tard, au XIXe siècle, des « compilations » comme Infernaliana, et diverses fictions pures, notamment La Famille du Vourdalak, ou encore La Vampire ou la Vierge de Hongrie dont il est question plus loin, s’inspireront de certaines de ces histoires. Ainsi, ce traité s’inscrit pleinement dans la genèse de la littérature fantastique (voir par exemple : A. Faivre, Cerisy, p. 60 et notre introduction à la catégorie « Littérature fantastique et divers »).

[35] D. S-H, p. 176-179 (ou 282-286)

[36] A. Faivre, Cerisy, p. 60

[37] Cet article fut repris ultérieurement dans son Dictionnaire philosophique, dont la première édition en 1764 ne comportait qu’une courte allusion à Calmet : « […] je l’aime bien autant que la déclinaison des arômes, les formes substantielles, la grâce versatile et les vampires de Dom Calmet. » (fin du paragraphe intitulé « Corps »). On trouve un autre commentaire dans une réédition augmentée, à l’article « Résurrection. Section seconde » : « Le profond philosophe Dom Calmet trouve dans les Vampires une preuve bien plus concluante. Il a vu de ces Vampires qui sortaient des cimetières pour aller sucer le sang des gens endormis ; il est clair qu’ils ne pouvaient sucer le sang des vivants s’ils étaient encore morts ; donc ils étaient ressuscités ; cela est péremptoire » (édition de 1767, tome second).

[38] Il s’agit de la bibliographie d’A. Faivre et de Mortuus non mordet: Dokumente zum Vampirismus 1689-1791, publié par Klaus Hamberger en 1992.

[39] D. S-H, p. 225-228 (ou 360-364).

[40] J. Marigny, Le Vampire dans la littérature anglo-saxonne, p. 95-99 et 388-390.

[41] Ou, peut-être, Der Vampir, selon les mentions de l’époque.

[42] Marco Frenschkowski : article Der Vampir, in Encyclopedia of the Vampire, Joshi, 2011, p. 339.

[43] Un volume in-8

[44] Réédition la même année, puis en 1845. Quant à la nouvelle de Polidori, elle semble être parue la première fois à Boston dans la livraison du 15 juin de The Atheneum, or Spirit of The English Magazines.

[45] Tome XXI, p. 484 (Les vampires américains).

[46] Voir notre bibliographie.

[47] Voir Roxana Stuart : Stage Blood: Vampires of the 19th Century Stage ; 1994.

[48] P. G. Castex, p. 130-134 et 9 (références ci-dessous).

[49] D’après Jacques-Rémi Dahan, « Infortunes des initiales, ou Charles Nodier mystifié », dans Dérision et supercherie dans l’œuvre de Charles Nodier (sous la dir. De J. Geoffroy), Dole, éd. de La Passerelle, 2009, p. 71-94.

[50] Trois volumes in-12 à la date 1825, commercialisés à la fin de l’année précédente

[51] « La Guzla » de Prosper Mérimée ; Étude d’histoire romantique (1911), p. 223.

[52] Il s’agit d’une affaire de « vampirisme » : voir notre bibliographie.

[53] J. Marigny, Le Vampire dans la littérature anglo-saxonne, p. 109 et 140.

[54] Ibid., p. 141-144.

[55] Ibid., p. 4.

[56] Ibid., p. 146 et 155-156.

[57] Ibid., p. 17-18.

[58] J. Marigny, Le Vampire dans la littérature anglo-saxonne, p. 152 et 10 et Un vampire renaît de ses cendres, p. 29-31.

[59] J. Marigny, Le Vampire dans la littérature du XXe siècle, p. 18.

[60] Ibid, Le Vampire dans la littérature du XXe siècle, p. 71-72. La citation de Jacques Finné est extraite de La littérature fantastique : Essai sur l’organisation surnaturelle, Bruxelles, éditions de l’Université, 1980, p. 164.

[61] J. Marigny, Le Vampire dans la littérature anglo-saxonne, p. 152-153 et Le Vampire dans la littérature du XXe siècle, p. 19-21. Il est précisé p. 290 qu’ « aujourd’hui » (en 2003, date de publication de cet essai), statistiquement, plus de quatre-vingt pour cent des histoires de vampires publiées dans le monde sont originaires des États-Unis.

[62] Il existe à notre sens moins d’une soixantaine de publications « méritant » d’être collectionnées : une trentaine de monographies dont vingt-cinq environ sont allemandes, des articles de presse et des livres consacrant un passage ou un chapitre au sujet (la situation, soit dit en passant, est donc absolument différente de celle des sciences occultes ; par exemple, le catalogue de la bibliothèque de Stanislas de Guaita contenait plus de deux-mille-deux-cents entrées). Quant à la question de la rareté, même si, bien sûr, le marché allemand du livre ancien nous est bien moins familier que le français et que nous n’ignorons pas que de façon générale, de nombreux livres se vendent sans apparaître sur Internet, nous ne croyons pas risquer de nous tromper outre mesure en affirmant, grâce à la mise en place il y a de nombreuses années d’alertes électroniques sur diverses plateformes de ventes, complétée entre autres par des recherches poussées dans les sites mettant en ligne les archives de ventes publiques, qu’une majorité des traités parus outre-Rhin sont extrêmement difficiles à obtenir pour un collectionneur. Bien sûr, la plus grande prudence s’impose dans ce domaine, mais ce sentiment est conforté par la consultation des anciens catalogues de ventes auxquels nous avons eu accès. Ainsi, les deux seuls ouvrages autres que la traduction du traité de Calmet proposés en 1903 par Rosenthal (Bibliotheca magica et pneumatica ; 8875 titres) sont l’édition de 1728 du traité de Ranft et la traduction allemande du rapport de van Swieten, or ceux-ci font justement partie des titres que nous avons eu le plus souvent l’occasion de voir passer sur le marché, ces dernières années. En 1918, un lot important figurait à la vente Waller (Bibliotheca magica ; 620 titres), mais c’était le seul sur le thème. Quant au catalogue Sciences Secrètes d’Alexis Ouvaroff (1870 ; 1883 entrées), il ne proposait que le traité de Calmet et l’ouvrage de Collin de Plancy (Histoire des Vampires…, 1820). Le cas spécifique des catalogues de grands collectionneurs français s’étant intéressés de très près à des domaines tels que la sorcellerie (Guaita, Bechtel, Max, Garçon, Lambert, Gruaz) et de ceux, assez nombreux, du XVIIIe ou du XIXe siècle, accessibles par Gallica ou Google Books – celui de l’abbé Sepher entre autres – qui abordent également ce type de sujets au sein de sections dédiées, souvent très bien fournies, mérite lui aussi d’être évoqué. Dans le meilleur des cas, on n’y trouve en effet, en tout et pour tout, que le traité de Calmet et le livre de Collin de Plancy. Cela dit, nous ignorons quelle est la part de la rareté et celle du manque d’appétence pour le thème du vampire dans la pauvreté du contenu de tous ces catalogues, français ou étrangers, or cette question est importante. Citons enfin le cas de Bibliotheca esoterica, du libraire Dorbon (1940), qui proposait parmi ses 6707 numéros une des monographies de 1732 (n° 1451). Quoi qu’il en soit, Magia Posthuma, de Charles-Ferdinand Schertz, est incontestablement « introuvable » (le fait est d’ailleurs notoire) et, manifestement, la situation est à peu près équivalente pour le traité de 1679 sur la mastication des morts dans le tombeau et probablement plusieurs autres titres dont nous n’avons jamais vu d’exemplaires en vente ou ayant été vendus (mais que nous avons, il est vrai, cherchés de façon moins systématique). Notons pour terminer que la question de la rareté ne concerne pas que les publications en librairie : beaucoup de textes historiques ou littéraires sont parus uniquement dans la presse, or les forts tirages de celle-ci ne garantissent absolument pas, loin s’en faut, qu’on trouve aisément les numéros correspondants. Par exemple, dans un domaine différent, on ne connaît dit-on qu’un seul exemplaire du quotidien Progrès des Ardennes, dans lequel Rimbaud publia Le Rêve de Bismarck.

[63] Pour une raison comparable, certains titres de Féval et (surtout) de Ponson du terrail sont presque introuvables : la littérature populaire n’était pas destinée à être conservée « après consommation ».