Le Braz, Anatole. La légende de la mort en basse Bretagne. Croyances, Traditions et Usages des Bretons Armoricains. Paris, Honoré Champion, 1893. Un volume, demi-chagrin brun, LXXXI, 495 p. 110×172 mm. Édition originale. Exemplaire fatigué, assez modeste (reliure lâche, dos légèrement déformé, des feuillets déboîtés, rousseurs parfois importantes [mais de nombreux feuillets sont correctement conservés et à cet égard, l’état des pages visibles sur l’avant-dernière photo n’est pas représentatif], tranches tachées). Restauration habile au dos. Couverture non conservée. Envoi autographe signé.

750 euros

Bel envoi, s’inscrivant dans le cadre familial si cher à l’auteur : « A mon frère Herland / de tout cœur / A le Braz » (docteur Eugène Herland, beau-frère par alliance de l’auteur ; une soeur de son épouse était mariée à Le Braz. Il fut maire de Rosporden de 1892 à 1904).

Fils d’un instituteur de campagne, Anatole Le Braz (1859-1926) fait ses classes dans l’école de son père tout en apprenant le latin avec le recteur Yves-Marie Victor Villiers de l’Isle Adam, oncle de l’écrivain. Après des études brillantes, il enseigne les lettres au lycée de Quimper, à partir de 1886, puis à la faculté de Rennes (1901-1924). C’est de sa première période d’enseignement que date le début de ses travaux sur la Bretagne : en dehors de deux poèmes parus dans des journaux en 1879 et 1887, sa première publication est Le Monde Celte, en 1888. En 1890, il fait paraître un important recueil de chansons populaires bretonnes, Soniou Brez Izel, en collaboration avec l’archiviste François-Marie Luzel qui l’a initié au travail de collecte.

La légende de la mort se rapporte à la destinée des âmes après la mort et à leurs relations avec les vivants. Pour composer ce livre, Le Braz a recueilli, seul, cette fois, de la bouche même des habitants, les légendes, et les a notées sous leur dictée, en français ou en breton. Les chapitres, thématiques, débutent par une description de croyances, usages et rites en lien avec les morts. Cela constitue un complément indispensable aux récits qui suivent.

Les récits ont des longueurs très variables ; certains peuvent atteindre 25 pages, tandis que d’autres n’en occupent que deux. Léon Marillier, enseignant à l’Ecole des Hautes-Etudes, et également beau-frère de l’auteur, écrivait dans la longue préface : « Toutes les légendes que contient ce volume sont, autant qu’il semble, de formation récente, ou du moins ce sont des formes rajeunies de récits plus anciens : l’une d’entre elles (La coiffe de la morte) a pour origine un événement qui s’est passé vers 1860 ; une autre (L’Histoire d’un fossoyeur) se rattache à des faits qui ont eu lieu en 1886. La transformation légendaire des événements réels est cependant déjà complète. C’est qu’en Bretagne aucun mur ne sépare le merveilleux du monde réel… […] c’est d’événements surnaturels qu’est tissée la trame même dont elles sont faites. A vrai dire, et nous reviendrons sur cette question, cette distinction entre le naturel et le surnaturel n’existe pas pour les Bretons, au sens du moins qu’elle a pour nous ; les vivants et les morts sont au même titre des habitants du monde et ils vivent en perpétuelle relation les uns avec les autres […] » Ainsi, La légende de la mort est faite de croyances vivantes, se renouvelant au gré des événements que pouvaient vivre des habitants encore peu scolairement éduqués, éloignés en tout cas des milieux urbains, et dont le clergé local n’était pas très loin de partager l’univers mental – tout au moins en partie. Comme le précisait L. Marillier : « Le travail du collecteur de légendes est fort différent, à certains égards, de celui du collecteur de contes. Le conte est essentiellement un témoin ; en lui survivent souvent des croyances mortes depuis longtemps et qui n’ont pas laissé d’autres traces. Puis, il vient du fond d’un lointain passé ; il dure toujours, semblable à lui-même en ses multiples transformations depuis des milliers d’années ; il vient aussi parfois d’un pays lointain ; il a voyagé […] La légende, au contraire, est un produit du sol où on la récolte ; c’est là qu’elle est née, c’est là sans doute qu’elle mourra… » Voici par exemple ce que contait à A. Le Braz, Mme Riolay, de Quimper, en juin 1891 : « Mme Madec était une vieille épicière de pont-Croix. Comme elle était malade depuis longtemps, elle prit pour la remplacer à la boutique une jeune fille des environs. Un soir, un paysan vint demander à acheter des petits pois. La jeune fille se mit à le servir […] les voilà de sauter et de tourbillonner, comme font les danseurs […] Quand il fut parti, la jeune fille s’empressa vers l’arrière-boutique, pour conter la chose à Mme Madec. Mais Mme Madec était hors d’état de l’entendre. Elle venait de rendre l’âme. »

On ne trouve quasiment pas de conseil moral, d’exhortation à la piété ou à l’observance de la loi divine au cours de ces récits : on trouve en revanche – et c’est bien sûr naturel compte tenu de la nature du livre –, des moyens de se prémunir des périls surnaturels. On n’est pas châtié pour une faute mais on périt victime d’une imprudence.

Léon Marillier, qui notait dans sa préface : « Les croyances qui ont donné naissance à ces récits, où les acteurs principaux sont les âmes des morts, sont des croyances encore actives et fécondes », eut l’amère confirmation de ses dires à la suite du naufrage de 1901, où périt une partie de la famille. Il passa toute la nuit sur un récif sans être secouru. « A tout instant, il se disait : “On va venir”. Point. Les lumières du rivage s’éteignirent l’une après l’autre et personne ne bougea. Il cria toute la nuit : toute la nuit, on le laissa crier. Ce n’est qu’à l’aube – à l’aube, remarquez bien – qu’on se décida enfin à recueillir cette épave humaine que la mer avait épargnée et qu’un secours moins tardif nous eût sans doute permis de conserver à la vie, à la science, à toutes les nobles choses qu’il aima. Et pourquoi le secours ne vint-il que lorsqu’il ne pouvait plus servir qu’à prolonger la plus atroce des agonies physiques et morales ? Une femme de pêcheur à qui j’en faisais tristement reproche me répondit en baissant la tête : “Oh ! nous entendions bien les appels : ils déchiraient assez la nuit ! Mais, à cause de cela même, nous croyions que c’étaient les Ames de l’Enfer de Plougrescant qui hurlaient”. Notez qu’il n’y a pas de marins plus intrépides que les habitants de cette côte. Ils se font un jeu quotidien de mépriser la mort. Mais ils ont des morts une peur irraisonnée, une peur sauvage capable de tout abolir en eux, même le plus élémentaire sentiment d’humanité… » (Anatole Le Braz : introduction* à la seconde édition ; 1902)

* Dans cette introduction, l’auteur précise avoir dû malgré lui supprimer la préface de Marillier (de fait, celle-ci n’existe que dans l’édition originale). Avant de mourir à la suite du naufrage, Léon Marillier lui fit en effet promettre de ne pas la reproduire dans les éditions à venir. Il était contrarié par la présence de passages qui lui avaient valu à juste titre des critiques. Anatole Le Braz précise qu’il l’avait écrite à sa demande, et alors qu’il était encore jeune.

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