Deux publications sur l’affaire de possession de Louviers : Responce à l’Apologie de l’examen du Sieur Yvelin, Sur la possession des Religieuses de Saint Louys de Louviers. Rouen, 1644. Relié à la suite : Attestation de Messieurs les Commissaires envoyez par sa Majesté pour prendre connoissance, avec Monseigneur l’Evesque d’Evreux de l’estat des Religieuses qui paroissent agitées au Monastere de Saint Louys & Sainte Elizabeth de Louviers. Louviers, 1643. Éditions originales. In-4 (219×159 mm). A2 A-S2 T1 : 39 ff. paginés 1-74 et A2 : 2 ff. paginés 1-4. Vélin rigide, dos muet (reliure moderne, vélin de réemploi). Premier ouvrage : les deux premiers feuillets sont réenmargés, le titre est bruni. Les autres pages sont fraiches. Deuxième ouvrage : les deux feuillets sont brunis. Quelques raccommodages de papier et petits manques angulaires sans gravité. Yve-Plessis, 1348 et 1357
3800 euros
Deux publications d’une grande rareté sur l’affaire de Louviers
L’affaire des religieuses de Louviers qui met en jeu Madeleine Bavent fait partie des trois plus grands cas de possession démoniaque dans des couvents au dix-septième siècle. Les deux autres sont ceux de Loudun et d’Aix, en 1634 et 1611 ; les curés, Urbain Grandier et Louis Gaufridy, furent brûlés vifs après avoir été soumis à la torture. Ces procès, rappelons-le, étaient fondés sur des accusations lancées par des jeunes femmes qui, aujourd’hui, seraient probablement considérées hystériques (médicalement parlant) mais dont l’univers mental était en parfaite conformité avec leur époque. Aucun de ces curés n’eut réellement la possibilité de se défendre. Tous deux furent emportés par des événements qui les dépassaient totalement.
À Louviers, le terrain était favorable à de tels dérèglements : cette petite ville avait déjà connu en 1591 le cas de Françoise Fontaine, une jeune servante harcelée par un esprit, qui fut accusée de commercer avec le diable et exorcisée. D’autre part, consécutivement à la présence du pénitencier de l’archevêché d’Evreux aux exorcismes pratiqués lors de l’affaire de Loudun (1634), des récits horrifiques avaient circulé dans les milieux ecclésiastiques, et fait sensation, notamment au couvent des hospitalières de Saint-Louis et Sainte-Elisabeth, où Madeleine Bavent était une obscure nonne. C’est dès cette époque, semble-t-il, qu’apparaissent au sein de l’établissement les premiers troubles. Ils mettent en jeu Mathurin Picard, prêtre de bonne réputation et directeur spirituel du couvent. Les désordres paraissent cependant se borner à la propagation de rumeurs et à quelques manifestations convulsives de la part de religieuses sans doute émues par l’évêque loudonnais. Les années passent ensuite dans le calme, jusqu’à la mort de Mathurin, à la fin de l’année 1642. Assez brusquement et sans raison visible, commencent exorcismes et auditions ; les interrogatoires et recherches d’informations sur Madeleine Bavent, sur six autres nonnes qui font des révélations aux exorcismes, ainsi que sur le curé Picard sont menés par le pénitencier Pierre de Langle. L’enquête se termine au bout de dix jours par une sentence de l’archevêque, qui condamne à la prison perpétuelle Madeleine, « convaincue d’apostasie, sacrilège et magie, d’avoir esté au sabbat… prostitué son corps aux diables… » Quant au prêtre sorcier mort, sur la tombe duquel les sœurs hospitalières se sont livrées à des manifestations délirantes, il est exhumé et son corps est transporté dans un autre cimetière. Puis, l’affaire prend de l’ampleur, les tensions s’avivent, d’autant plus que certains enquêteurs et le médecin parisien Pierre Yvelin, dépêché par la reine mère, émettent des doutes. Les diables qui s’expriment aux exorcismes se font par la suite plus prolixes et accablent dorénavant le père Thomas Boullé, le vicaire de Picard, accusé d’avoir « engrossé à plusieurs reprises » Madeleine Bavent… Thomas sera condamné en 1647 au bûcher par le Parlement de Rouen, qui a pris en main en juin 1645 l’ensemble de la procédure – il subira auparavant « une question ordinaire et extraordinaire épouvantable » –, sans qu’il n’avoue autre chose que les péchés de chair, « de sorte que sa peine n’esclairait pas encore come sombre cette affaire ». Le cadavre de Mathurin Picard, lui aussi, sera brûlé.
Il demeurera de cette affaire une gêne à voir se reproduire de façon aussi plate les péripéties des drames loudunais et provençal. Mais, même si dans ces scandales prenant place dans des couvents, les contemporains ont un sentiment de répétition quant au registre des tours du démon, une grande nouveauté est à l’œuvre : des foules urbaines sont remuées par d’étonnants spectacles mettant en scène des filles de bonne bourgeoisie, ou de familles nobles ; ces procès bouleversent pendant de longues périodes la vie de couvents jusqu’alors paisibles, provoquent des affrontements véhéments entre les différents ordres réguliers appelés à la restauration de la discipline spirituelle, dans des établissements féminins accablés par le Démon ; ils s’achèvent par la condamnation de prêtres estimés, arrachés à leur ministère, jetés pendant des mois dans une instruction judiciaire, où ils doivent affronter les fureurs sans frein des nonnes en mal d’exorcismes, et finalement livrés tout vifs aux flammes sans même la grâce de l’étranglement préalable (Mandrou p. 219-227).
Chacun de nos deux textes a été publié longtemps avant le dénouement de l’affaire. Le premier est une attaque en règle de l’Apologie de l’examen du sieur Yvelin, sur la possession des religieuses de Saint Louys de Louviers, publiée en 1643, écrite par Yvelin lui-même selon Lemonnyer. L’auteur reprend, pour mieux les démonter, les arguments de l’auteur de cette publication : « Il impose à la vérité quand il dit que lors qu’on force ces Démons de faire quelque chose de difficile, ils respondent que leur pouvoir est borné en ce corps, et que Dieu ne leur a permis de faire rien qui ne soit naturel ; Pour ne faire rien sans la permission de Dieu, cela est tres-veritable, et le témoignage du Démon n’y est point necessaire, que si leur pouvoir n’estait limité, ils joüeraient de beaux jeux ; mais l’Ange de Dieu les a enchainés de chaisnes de fer au pied de la Croix ; c’est à dire les a rendus comme les Lyons d’Heliogabale sans dens et pouvoir de nous mal-faire… »
Le deuxième texte, dont les deux auteurs sont docteurs en théologie, va également à l’encontre des conclusions du docteur Yvelin, mais les arguments développés sont plus concrets : « Nous avons veu que lesdites Religieuses approchans de la Confession et Communion en avoient horreur et aversion et entroient dans leurs convulsions proferans plusieurs blasphèmes, injures et paroles sales, quoy qu’estans en leur naturel, elles nous semblassent fort simples, sages, ingénues et modestes, et éloignées de ces extravagances et fureurs, et incapables de faintise et de malice…..elles courboient leur corps en derrière en forme d’arc sans s’appuyer des mains, ne touchant la terre que des tallons et du front, et demeuroient un temps notable en ceste posture…ne touchoit terre que du tallon du pied droit… Nous avons tous jugé d’un commun advis en nos consciences que lesdites filles sont, les unes vrayment possédées, et les autres obsédées et maléficiées. Faict à Louviers ce jeudy dixieme Septembre mil six cens quarante trois. »
Les travaux de Charcot sur l’hystérie, à la fin du 19ème siècle, expliqueront les très impressionnantes déformations des corps, dont des exemples sont donnés ci-dessus. Quoi qu’il en soit, très rapidement, et de façon récurrente, il s’était trouvé des médecins pour prendre le risque – bien réel – de défendre dans leurs écrits ces femmes qu’on accusait d’avoir conclu un pacte diabolique. Certains médecins les définirent comme « mélancoliques » et d’autres, avant Yvelin, avaient d’ailleurs cherché à expliquer scientifiquement ce qu’ils constataient – Michel Marescot, par exemple, lors de l’affaire Marthe Brossier, à la fin du 16ème siècle. Par ailleurs, des auteurs s’élevèrent contre la torture et de même, des observateurs furent capables de faire preuve d’indépendance d’esprit et, à contre-courant des opinions répandues, de mettre en évidence des impostures de prétendues possédées, en remplaçant par exemple, au cours d’un exorcisme, une relique par un morceau de bois, l’eau bénite par un simple verre d’eau…
Absents de Bibliotheca Esoterica et des catalogues des ventes Maurice Garçon, Max (qui comportait 9 titres d’époque sur les 25 cités par Yve-Plessis au sujet de cette affaire), Bechtel, Guaita, Lambert, Gruaz. Yve-Plessis indique que la deuxième publication a été signalée pour la première fois par Lemonnyer (en 1878), ce qui donne également une indication sur sa rareté.





