[Dusillet, Léon]. Yseult de Dole, chronique du huitième siècle ; par le très-véridique archevêque Turpin. Ornée du portrait de l’auteur. Paris, G. C. Hubert, 1823. Deux volumes brochés de 220 et 236 pages, entièrement non rognés. Frontispice. 110×180 mm. Quelques marques d’usure aux brochages (photos). Intérieur des volumes très bien conservé (quelques manques angulaires à des feuillets). Envoi de l’auteur

650 euros

Vampirisme et genre frénétique : un texte remarquable et très précoce

Envoi de Dusillet sur le titre : « hommage du prélat », suivi de ses initiales (le frontispice légendé « Vrai pourtraict de l’Archevesque Turpin » représente l’auteur sous le costume de ce prélat [Quérard, Les Supercheries littéraires dévoilées, 1852, tome quatrième, page 539]).

Ce récit échevelé, aux accents frénétiques, livre soi-disant la traduction d’une traduction en langue romane d’une « chronique latine » de l’archevêque Turpin, dont l’auteur aurait découvert le manuscrit lors de fouilles.

Plusieurs histoires, dont celle de Roland le Preux, chevalier compagnon de Charlemagne, se mêlent. La critique salua le livre tout en déplorant parfois un excès d’événements surnaturels : « le diable joue un rôle trop long dans son livre. Il est vrai que la féérie est le seul genre de merveilleux qui convienne aux récits du moyen âge mais il faut l’employer avec beaucoup de réserve pour en sauver la monotonie […] Nous dirons avec la même franchise qu’il a touché le but s’il a voulu prouver qu’à l’aide d’un style dont la naïveté s’allie à de nombreuses images, on pouvait faire du classique aussi éblouissant que le romantique. » (Journal des débats, 14 juillet 1823. On trouvera également un résumé de l’histoire dans le numéro du 27 mai 1823 du Journal du Commerce, page 2. Le roman est par ailleurs intégralement lisible via Google Livres)

L’un des personnages, l’Homme-Noir, est un « grand criminel » que deux goules, à Bagdad, ont transformé en vampire pendant qu’il agonisait. Incapable de résister à une « soif horrible » de sang, harcelé par les deux créatures, il sèmera la désolation autour de lui avant de mourir et de ressusciter en tant que loup-garou (tome 1, p. 194 et suivantes). Roland, le compagnon de Charlemagne, le réduira en poussière en lui appliquant son reliquaire sur le front (tome 2, p. 119).

Bien que cette incursion dans le vampirisme soit peu développée, ce récit est à notre connaissance le seul, exception faite du cas bien particulier de Smarra, ou les démons de la nuit, de Nodier (1821), à aborder le thème au cours des premières années qui suivirent la naissance de la mode (1819-1820). Il précède de plus d’un an et demi la Vierge de Hongrie de Lamothe-Langon. Rappelons toutefois que Paola, de Boucher de Perthes, publié fin 1831, fut écrit en 1823.

L’auteur a également publié en 1843 Le Château de Frédéric Barberousse, à Dole, ou le maléfice. Chronique du douzième siècle, où évoluent, entre autres, un sorcier, un loup-garou et une fée…

Notons que Léon Dusillet (1769-1857), maire de Dôle, était un grand ami de Charles Nodier. Il aurait même été témoin à son mariage en 1808 (cf Académie des Sciences, belles Lettres et Arts de Besançon. Procès-verbaux et mémoires, Année1894, 1895, p. 31). Les deux hommes se connaissaient depuis longtemps. Peut-être, la présence d’un vampire dans son roman fait-elle écho à ce lien. Ce ne serait pas surprenant. Outre Smarra, Nodier avait préfacé Lord Ruthwen ou les vampires en 1820 et coécrit la même année le mélodrame Le Vampire.

Il est intéressant à cet égard de citer un extrait du très long compte rendu qu’il fit du livre :

« […] Un homme de beaucoup d’esprit et de beaucoup de jugement disait à cette occasion que les poètes qui remuent les tombeaux et qui mettent les morts à découvert pour chercher sous leurs linceuls des inspirations et des tableaux, ne sont guère moins coupables que les sacrilèges qui violent les sépultures pour en emporter quelques bijoux, et qu’il faudrait les frapper également de souillure et d’anathème. Cette opinion était trop sévère, et ses applications trop cruelles, car les romantiques sont en général de fort bonnes gens ; mais on fera très bien de ne leur passer ni les goules, ni les vampires, quoique le type de ces monstres dégoûtans ne soit guère moins hideux dans Homère que dans les imitateurs de lord Biron. […] Les hommes qui ont un talent vrai et qui ont le bonheur de joindre l’indépendance au talent, doivent repousser ces innovations dangereuses, qui flétrissent à son origine la gloire d’un nouveau siècle. Je ne dis pas qu’elles déshonorent l’écrivain qui s’y livre par nécessité ou par caprice, mais je voudrais que tous les auteurs dont elles amusent ou dont elles égarent l’imagination, eussent acquis d’avance, comme les auteurs d’Han d’Islande et d’Yseult de Dole le droit de les mépriser. » (La Quotidienne, 3 juin 1823)

Voir en ligne : François Suard : « Le Pseudo-Turpin et la tradition rolandienne à la fin du Moyen Âge : quelques exemples. » Au sujet du rapport de Nodier à la la littérature frénétique, de sa duplicité et de ses contradictions dans ce domaine, voir Émilie Pezard : « Édition des articles de Charles Nodier sur le “genre frénétique” ».

Retour en haut