Nodier (Charles). Smarra ou les démons de la nuit, songes romantiques, traduits de l’esclavon du Comte Maxime Odin. Par Ch. Nodier. Ponthieu, 1821. In-12, broché. Faux-titre, titre, 212 p. et 1 ff. n. ch. entre les p. 186 et 187 (écritures slaves). 108×183 mm. Édition originale. Bel exemplaire, entièrement non rogné (petits manques au second plat de la couverture et au bas du dos et à 2 ff. (photos) ; déchirure sans manque au faux-titre et au dernier ff.)

450 euros

Ce « poème de la vie nocturne », comme le qualifia Pierre-Georges Castex, est le deuxième récit fantastique de l’auteur après Une Heure ou la Vision en 1806. On ne peut pas considérer qu’il relève de la littérature vampirique malgré certains liens, mais il s’inscrit pleinement dans sa naissance en raison de sa date de publication et du fait qu’il soit de la plume de Nodier. Il parut un an après le très populaire mélodrame Le Vampire, dont, peut-être, l’écrivain voulait se distancier avec une œuvre plus ambitieuse, plus valorisante aux yeux de ses pairs.* C’est son dernier écrit à évoquer le thème avant l’article De quelques phénomènes du sommeil, dix ans plus tard, puis, surtout, la touchante nouvelle Le Docteur Guntz  (1832).

Smarra a été écrit dans une période où l’intérêt envers les mœurs et les coutumes des peuples balkaniques était en train de s’accentuer. La voie avait été ouverte en 1774 avec le (très approximatif et romancé) Voyage en Dalmatie de l’abbé italien Alberto Fortis, traduit en 1778. Mais, « œuvre étrange et contradictoire, à la fois érudite et personnelle, harmonieuse et farouche, classique et barbare, […] Smarra échoua à trouver un public malgré la faveur où étaient tenus à cette date les récits de sorcières et de vampires. Nodier s’était, si on peut dire, trompé d’adresse. Par sa tenue littéraire, par ses allusions érudites, l’œuvre devait intéresser plutôt le public cultivé ; or, le public cultivé, devant la mode du frénétique, haussait généralement les épaules ou protestait au nom du bon goût. C’était le peuple, surtout, qui se plaisait à ces sortes d’histoires et qui applaudissait des mélodrames comme Le Vampire ; mais ce même public populaire pouvait-il apprécier les cadences raffinées qui, dans Smarra, accompagnaient l’évocation des esprits nocturnes ? […] Avec Smarra, Nodier faisait une fois de plus figure de précurseur ; aucune de ses œuvres ne répond davantage aux curiosités modernes. » (P. G. Castex)

Dans la préface de la réédition de 1832, l’auteur évoqua cet échec et le fait qu’il avait écrit très tôt des contes fantastiques, sans faire école [plus de vingt ans avant que les traductions d’Hoffmann ne lancent la mode en France] : « … J’étais seul, dans ma jeunesse, à pressentir l’infaillible avènement d’une littérature nouvelle […] Je m’avisai un jour que la voie du fantastique pris au sérieux serait tout à fait nouvelle […] Le mauvais succès de Smarra ne m’a pas prouvé que je me fusse entièrement trompé sur un autre ressort du fantastique moderne, plus merveilleux, selon moi, que les autres. Ce qu’il m’aurait prouvé, c’est que je manquais de puissance pour m’en servir, et je n’avais pas besoin de l’apprendre. Je le savais. »**

Source principale : P. G. Castex, Le conte fantastique en France, de Nodier à Maupassant, pages 130-134 et 9 (édition de 1994). Pour des compléments, voir Daniela Soloviova-Horville, pages 274-277.

* Travailler pour le théâtre procurait des gains substantiels aux auteurs, mais leur réputation pouvait en souffrir. Voir par exemple ici.

** Rappelons toutefois que bien avant les traductions d’Hoffmann, le fantastique bénéficiait d’une véritable présence dans l’espace littéraire français. Voir notre introduction à la catégorie Littérature fantastique.

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