[Hoffmann] Barbey d’Aurevilly (Jules). Manuscrit autographe signé « J. Barbey d’Aurevilly », intitulé Bibliographie. Hoffmann et ses Contes Posthumes, par M. Champfleury, [1856] ; 6 pages in-folio découpées et recollées au recto et verso de 3 feuillets in-folio (2 à 4 collages par face). Environ 200×310 mm
3000 euros
Manuscrit du compte rendu par Barbey d’Aurevilly de la traduction de Champfleury. L’article parut le 2 juillet 1856 dans Le Pays et fut recueilli dans Les Œuvres et les Hommes, t. XII, Littérature étrangère (Lemerre, 1890, p. 183-198). Ecrit alternativement à l’encre bleue et rouge, il présente quelques ratures et corrections. Les feuillets ont été remontés en désordre mais le manuscrit est complet.
Rappelons que l’œuvre d’Hoffmann, dont la présentation au public français en 1829 fit l’objet d’une véritable campagne, obtint un succès fulgurant. Elle inspira nombre d’écrivains dont Théophile Gautier (au moins pendant un temps), Sand, Balzac, Nerval et Musset. Cet immense engouement qui se concrétisa par la publication d’une multitude de nouvelles dans les années 1830-1833 déboucha sur la naissance du genre fantastique. La traduction des Œuvres complètes par François-Adolphe Loève-Veimars, dont la notice biographique était à dessein peu fidèle à la réalité, pour mieux plaire au public, sera suivie de plusieurs autres (Toussenel, Egmont, Degeorge, Pitois, La Bédollière, Marmier…) Ces publications seront l’occasion de rétablir certaines vérités sur la vie d’Hoffmann et, loin de la séduisante bohème romantique, d’aborder enfin de façon plus distanciée et plus apaisée, son œuvre. Egmont, en particulier, reprochera à Loève-Veimars d’avoir « sacrifié l’intérêt d’Hoffmann à sa propre réputation, d’avoir défiguré par d’impardonnables mutilations ou par de coupables inexactitudes les contes qu’il traduisait et d’avoir délibérément laissé de côté des œuvres d’un abord difficile, mais d’une importance essentielle » (Castex p. 87-88).
Barbey d’Aurevilly loue le travail de Champfleury mais porte en revanche un regard très dur sur l’écrivain allemand auquel il ne prédit aucun avenir : « À notre sens, M. Champfleury tire de son travail en l’honneur d’Hoffmann des conclusions entièrement contraires à la vérité de cet homme qui a été exagéré comme tout ce qui nous est venu d’Allemagne depuis trente ans, et qui passera, quoiqu’il soit un conteur et un fantastique, tout autant que s’il était un philosophe. Hoffmann, l’engoûment d’une époque qui aime la fumée de cigare et qui s’est mise à grignoter du Hatchisch pour se donner des sensations, ne durera pas plus que ces fantastiques d’un autre genre, – Fichte et Hégel ! […] Hoffmann n’a pas cette puissance terrible qu’avait Edgar Poe, et que du fond de ses ivresses il pensait encore à exercer ; Hoffmann, lui, perdait de vue son public comme on perd de vue les convives lorsque l’on glisse sous la table. Edgar Poe gouvernait son ivresse ; Hoffmann était mené par la sienne. Mais, en définitive, c’étaient les deux chinois du même opium. Il fallait une société comme la nôtre pour que les hallucinations de deux hommes mourant de leurs excès, l’un du delirium tremens, l’autre du tabès dorsal, devinssent des lueurs de génie, et pour que l’ivrognerie et ses songes prissent rang parmi les facultés et les produits de l’esprit humain […] Le Melmoth réconcilié de Balzac, Le miroir de ma tante Marguerite [de Walter Scott] et surtout l’admirable histoire du joueur de violon aveugle dans Redgauntlet [Scott également ; voir (ici)] font pâlir par la fermeté de leur création et de leur exécution tous ces contes fantastiques d’Hoffmann dont l’inspiration et les conteurs tremblent à la fois, vagues et indistincts […] La Postérité n’aura pas besoin de briser de sa main sérieuse le verre vide où cet agaçant harmonica aura vibré. Il n’y a pas d’exécution contre les Nuées et les fantômes. Naturellement et sans qu’on le cherche, on éprouve quand on a lu ce dormeur éveillé un effet analogue à l’effet de ces songes qui sont encore quelque chose au réveil et qui finissent bientôt par se ronger et n’être plus ! » Anciennes collections Roger Monmélien (cachets encre ; 1974, n° 170) puis Daniel Sickles (XIII, 5192).




