LERMINA, Jules. L’Élixir de Vie. Conte magique. Paris, Georges Carré, 1890. Broché, ix et 54 p. (132×210 mm) Édition originale. Quelques restaurations au brochage, page de titre collée au faux-titre au niveau de la charnière (consolidation), dos insolé. Bon exemplaire.
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Recherches occultes et littérature fantastique
Édition originale assez rare de ce conte fantastique sur le thème du vampirisme psychique*. Il parut la première fois sous le titre Le Centenaire dans le journal Le Temps, du 18 au 23 octobre 1887.
Né en 1839, marié à 18 ans, père l’année suivante, Jules Lermina exerce divers métiers puis s’oriente rapidement vers le journalisme – en 1869, il couvre de très près la fameuse affaire criminelle Troppmann, l’une des plus médiatiques du Second Empire.
Socialiste, farouchement anti-bonapartiste, il fait plusieurs séjours en prison, le premier en 1867 et le dernier en 1870, pour avoir réclamé publiquement la condamnation de l’Empereur aux travaux forcés. Il s’évade mais quelques semaines plus tard, la République étant proclamée, sa peine est annulée ; il s’enrôle alors dans l’armée et combat les Prussiens.
Vers 1880, attiré par l’occultisme – comme beaucoup d’autres à cette époque –, il se montre particulièrement actif, donnant des conférences, participant au Groupement indépendant d’études ésotériques, écrivant notamment des articles théoriques dans L’Initiation et Le Voile d’Isis, deux revues dirigées par le très prolifique « Balzac de l’occultisme », Papus (Gérard Encausse).
Il publie aussi des nouvelles ou romans qui illustrent des théories occultes. Bien que motivés au moins en partie par un souci de pédagogie, ces récits relèvent à part entière de la fiction. Ce type de littérature dont Lermina n’est pas le seul représentant, fait écho à l’évolution que connaissait alors le genre fantastique, une évolution liée aux extraordinaires progrès de la science au sujet desquels Maupassant déclara : « Lentement, depuis vingt ans, le surnaturel est sorti de nos âmes », ainsi que : « Dans vingt ans, la peur de l’irréel n’existera plus même dans le peuple des champs. […] De là va certainement résulter la fin de la littérature fantastique ». Un renouvellement était devenu nécessaire, il fallait créer une nouvelle forme de merveilleux, grâce à la science…**
L’Élixir de vie s’inscrit dans le cadre évoqué ci-dessus ; on lit dans la préface de Papus : « À ceux qui douteraient de l’action de la vie hors de l’homme, je citerai les délicates et rigoureuses expériences de William Crookes, de la Société royale de Londres, sur la Force Psychique et son action à distance, action vérifiée par des appareils mécaniques enregistreurs. […] Voilà donc une nouvelle école qui se lève à l’horizon, école tout à la fois scientifique, artistique et sociale […] je remercie Jules Lermina d’avoir prêté son talent de littérateur à l’exposition de cette thèse que la vie peut s’infuser mystérieusement d’un être à l’autre, secret redoutable de l’élixir de vie des anciens alchimistes et des initiés de l’Orient. »
Après cette période ésotérique féconde, l’auteur poursuivit son activité d’écrivain engagé, anticlérical, anarchisant, très attaché par ailleurs à la littérature populaire dont il explora à peu près tous les genres durant sa carrière (en particulier le policier alors naissant et, bien sûr, de même, le merveilleux scientifique, comme en témoigne notamment L’Élixir de Vie).
Cet homme qui, toute sa vie, avait œuvré pour des lendemains meilleurs pour tous, s’éteignit en 1915 dans sa soixante-seizième année. Sa fille Juliette, née en 1883, publia quelques romans, certains sous le pseudonyme Willie Cobb, faisant écho à celui des premières productions romanesques de son père, William Cobb. Elle mourut en 1943.
« Oui, je suis un criminel, oui, je suis un assassin, car depuis quarante ans je procède, nouvel Eson, à un rajeunissement perpétuel de moi-même. Oui, j’ai tué des enfants, mais non pas, comme les ignorants le pourraient croire ou comme l’avait follement inventé Jean-Henri Cohausen dans son Hermippus redivivus, en absorbant l’air qui s’échappe des poumons de l’enfant, ou bien encore à la façon des Vudoklacks légendaires en suçant leur sang… non pas, mais en attirant à moi le fluide vital qui s’échappe en excès de tout leur organisme… » (L’Élixir de vie, pages 50-51)
* Sur ce thème, voir La Maison des Hommes vivants de Claude Farrère (ici), ou bien encore L’emmuré, par Georges Phaneg (ici), voire Le Horla (ici). Nous citons également plusieurs autres titres dans notre bibliographie.
** « Paradoxalement, la propagation de l’esprit scientifique, qui pousse à rechercher des explications et des descriptions précises des phénomènes, rend d’autant plus étranges les phénomènes qui n’ont pas encore été expliqués ni décrits. » Ainsi, le Belge Edmond Picard notait pour sa part en 1887 : « Un autre fantastique se lève et gagne. Je le nomme : FANTASTIQUE RÉEL […] Tout n’est pas aussi simple qu’on le croit. Les événements n’ont pas la logique que notre pénétration leur prête. Il y a partout des dessous, des mystères… » (voir l’article d’Émilie Pézard)
Sources partielles : Roger Musnik : Jules Lermina (1839-1915). Romanciers Populaires du xixe siècle (in Blog Gallica ; 14 Janvier 2014). Jérôme Solal : Le fou et son cerveau (in Revue des Ressources ; lundi 14 avril 2008). Nathalie Prince : La littérature fantastique ; Armand Colin. Anatole France : La Vie littéraire ; Paris, Calmann-Lévy, 3e série, s.d., pages 264-265. Émilie Pézard : Les mutations du merveilleux à l’ère du progrès scientifique.




