[Schiller (Johann Christoph Friedrich)]. Les Gages touchés ou Recueil d’histoires, Fables, Romans, Fééries, Contes, Nouvelles, Anecdotes, Opinions sur les ouvrages de littérature anciens et modernes, prose, vers, etc. par une société de gens de lettres. Paris, Levrault, Schoell et Compagnie, 1805. Tomes 2 et 3 sur 12. Deux volumes in-12 brochés de 224 et 246 p.  181×114 mm. Menus défauts sans gravité (quelques rousseurs et mouillures, un petit manque en coin de premier plat de la couverture du tome 3 comblé…) Nous joignons les tomes 1, 4-10 et 12, qui couvrent 9 des 10 autres mois de 1805, seule année d’existence de la revue (il manque le 11). Brochés, état divers pour ces volumes généralement bien conservés. Les tables des matières étant regroupées deux par deux, celle du tome 3 se trouve dans le tome 4.

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Cette traduction parue dans Les Gages touchés, inconnue et extrêmement rare, est à notre connaissance la première à livrer les deux parties du Geisterseher que Schiller publia dans sa revue, en 1786 et en 1789, puis en librairie (1789). Elle précède celle de la baronne de Montolieu, systématiquement présentée comme l’originale (Le Nécromancien, ou Le Prince à Venise, Paris, Blanchard, 1811, 2 tomes). Elle porte ici le titre Les Apparitions, imitées de l’allemand de Schiller et figure aux tomes 2 et 3 de février et mars, aux pages 9-105 et 1-91.

Nous avons appris par hasard l’existence de cette version française, en feuilletant cet exemplaire ; elle ne semble signalée nulle part : ni dans des publications modernes, ni dans les ouvrages du XIXe siècle accessibles via Google Books (par ailleurs les volumes de la revue ne sont pas numérisés). Le fait qu’elle soit passée inaperçue fait écho à la rareté des Gages touchés. A l’exception de catalogues de vente du XIXe siècle, nous n’avons en effet jamais vu dans le commerce d’autre exemplaire que celui-ci, y compris en explorant les archives numériques de sites tels que Drouot.com, Invaluable etc.

La publication du Geisterseher s’inscrit dans le contexte de la fin des Lumières, durant lesquelles la progression de l’esprit scientifique et positif s’était corrélativement accompagnée d’un affaiblissement de l’Église. Un désir grandissant d’irrationnel et d’ésotérisme apparut, répondant au besoin de pallier le vide né de la destruction des mythes. Ainsi, vit-on émerger certains courants de pensée (illuminisme…) tandis que des écrivains commençaient à explorer de nouveaux thèmes littéraires (utilisation de figures telles que les fantômes, confinées jusque-là aux traités de démonologie, etc.)

C’est ce désir ambiant de surnaturel qui permit également, en particulier, l’éclosion et le franc succès d’un certain nombre de Geisterseher tels que celui décrit par Schiller –  des personnages sulfureux pratiquant l’escroquerie sur fond d’occultisme.* Le plus célèbre, Cagliostro, venait justement de s’illustrer dans l’affaire du collier de la reine.

Ce cadre sociétal au potentiel très riche allait favoriser de façon déterminante la naissance de la littérature fantastique, peu de temps après, vers la toute fin du siècle (plus de détails [ici]).

Selon Jean-Louis Elloy, l’écriture du Geisterseher ne répondait pas à une ambition philosophique de l’auteur, encore moins au désir de défendre une thèse. Elle correspondait plutôt à une activité récréative dont Schiller allait finir par se lasser [le roman resta inachevé] et à sa volonté d’ouvrir sa revue à un plus large public. L’argent manquait et il espérait en effet un succès commercial.

« Schiller d’ailleurs n’a pour ces raisons que peu de considération pour son Geisterseher et ne l’a pas jugé de qualité suffisante pour être repris dans l’édition de ses écrits en prose en 1792, chez Crusius, à Leipzig. Mais ce n’est ni l’avis des lecteurs qui accueillent la première livraison du texte avec un très grand enthousiasme ni celui de la génération romantique, pour qui ce récit aura une influence décisive, voire fondatrice, comme en témoignent les nombreux “Schauerromane” (romans d’épouvante) ou “Geheimbundromane” (romans des sociétés secrètes) écrits et publiés dans son sillage. Ludwick Tieck, Achim von Arnim aussi bien qu’Ernst Theodor Hoffmann, Karl Philipp Moritz ou Jean Paul feront de ce texte une de leurs références préférées et se nourriront de sa matière littéraire. C’est là l’un des paradoxes de cette œuvre : elle a acquis une valeur littéraire qu’elle n’a jamais revêtue aux yeux de son auteur. » (J.-L. Elloy précise que c’est sous la pression de l’éditeur et des lecteurs que Schiller écrivit la seconde partie, qui parut trois ans après la première.)

En tout état de cause, Der Geisterseher se rattache pleinement à la genèse de ce genre littéraire, alors en gestation.

La première partie avait été traduite dès 1788 sous la plume du Baron de Bock (1747-1809) : Les Apparitions, anecdote tirée des papiers du Comte d’O… in Œuvres diverses du baron de Bock. Cette traduction qui ne pouvait être complète compte tenu de sa date de parution se termine par une page dont la fonction est de clore brièvement l’histoire.

Le texte du numéro de février des Gages touchés commence et s’arrête comme celui de Bock dont il reprend mot pour mot des passages tout en modifiant sensiblement d’autres. Bien sûr, le contenu de la dernière page dont il est question ci-dessus n’a pas été conservé. Le numéro de mars donne la seconde partie du roman et se termine comme dans la traduction publiée par Madame de Montolieu six ans plus tard. Les deux parties comportent un nombre presque équivalent de pages.

On peut envisager que cette traduction non signée soit l’œuvre du baron de Bock lui-même, qui aurait alors repris et remanié son texte de 1788, pour le compléter ensuite avec la nouvelle partie. Cette hypothèse s’accorde au moins avec le fait qu’il traduisit des livres comme Herman d’Unna, ou Aventures arrivées au commencement du 15ème siecle et Histoire du tribunal secret, apparentés au Visionnaire.

Schiller mourut en mai 1805 à l’âge de 45 ans – nos deux volumes étaient parus avant. Cette traduction de la version définitive du Visionnaire est à notre connaissance la seule qui soit antérieure à 1811. Plusieurs autres suivront (1822, 1825, 1838…) Quérard signale celle de 1788 mais il ignore qu’elle ne prend pas en compte la seconde partie et il affirme également, à tort, que le baron de Bock la présente comme étant de sa composition. En réalité, s’il est vrai que le choix du titre est trompeur, le nom de l’auteur est néanmoins très clairement indiqué dans l’Avertissement.

Source : en dehors des questions bibliographiques et bibliophiliques : Jean-Louis Elloy, « Le Visionnaire de Schiller ou l’ésotérisme déjoué ? », La Revue de la BNU [En ligne], 4 | 2011, mis en ligne le 01 novembre 2011, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/3175 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rbnu.3175

* « Un “Geisterseher”, spirite rompu aux pratiques magiques, souvent nourri de savoir kabbalistique, parfois lié à des associations ou sociétés secrètes, manifeste ses talents dans les prédictions, les séances d’invocation des esprits défunts, anime des figures lointaines dans des miroirs, participe à toutes sortes de phénomènes surnaturels ou les met en œuvre lui-même. Il peut aussi organiser des conjurations politiques ou religieuses et ses agissements réels ou supposés d’agent secret alimentent pour une bonne part la fascination qu’il exerce sur le public. » (Jean-Louis Elloy)

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